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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201176

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201176

jeudi 22 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201176
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPOLYCARPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 28 août et 19 novembre 2022, Mme A B, représentée par Me Polycarpe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 juillet 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a refusé le séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui remettre dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travail, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de séjour est entachée d'erreur de droit et méconnaît tant les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'insuffisance de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de la Guyane a produit des pièces, enregistrées le 22 novembre 2022, qui ont été communiquées.

Par un courrier du 23 novembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et fixant le pays de renvoi étaient susceptibles de faire l'objet d'un non-lieu à statuer.

Mme B a produit un mémoire complémentaire, enregistré le 28 novembre 2022, qui n'a pas été communiqué.

Le préfet de la Guyane, représenté par Me Mathieu, a produit un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2022, et qui reprend à son compte l'exception de non-lieu à statuer soulevée dans le courrier du 23 novembre 2022, et qui a été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- Mme B et le préfet de la Guyane n'étant ni présents ni représentés.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante haïtienne née en 1989, est, selon ses déclarations, entrée en France en 2016. Elle a sollicité le 19 novembre 2021 le bénéfice d'un titre temporaire de séjour, sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 28 juillet 2022, le préfet de la Guyane lui a refusé le séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de cette décision.

Sur l'exception de non-lieu :

2. Aux termes de l'article L. 11 du code de justice administrative : " Les jugements sont exécutoires ". Aux termes de l'article L. 511-1 du même code : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ". Il s'ensuit qu'une décision intervenue pour assurer l'exécution d'une mesure de suspension prise sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative revêt, par sa nature même, un caractère provisoire jusqu'à ce qu'il soit statué sur le recours en annulation présenté parallèlement à la demande en référé.

3. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Guyane a pris une autorisation provisoire de séjour valable du 16 novembre 2022 au 15 février 2023 en exécution de l'ordonnance du 14 septembre 2022 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de la Guyane, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de l'arrêté litigieux. Il s'ensuit que l'autorisation provisoire de séjour, prise à la suite de l'injonction ordonnée par le juge des référés, a, par sa nature même, un caractère provisoire jusqu'à ce qu'il soit statué sur le recours en annulation à l'encontre de l'arrêté du 28 juillet 2022. Cette décision n'a donc pas eu pour objet ni pour effet de retirer ou d'abroger l'arrêté litigieux. Dans ces conditions, le litige n'a pas perdu son objet. Il y a donc lieu d'écarter l'exception de non-lieu à statuer reprise par le préfet de la Guyane à l'encontre de l'arrêté litigieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. En l'espèce, Mme B a, dès 2017, poursuivi des études de droit à l'Université de Guyane où elle a obtenu une licence de droit avec mention en 2020, un master 1 " Justice, procès et procédure " en 2021 et un master 2 " Justice, procès et procédure parcours droit des contentieux " en 2022. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme B a suivi un stage de près de 10 mois au sein d'un cabinet d'avocats, de novembre 2021 à août 2022, à l'issue duquel une promesse d'embauche a été faite à l'intéressée. En outre, Mme B s'est inscrite, postérieurement à l'arrêté litigieux, à l'Institut d'études juridiques de l'Université Paris Saclay afin de préparer l'examen du Centre régional de formation professionnelle des avocats. Enfin, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée réside habituellement avec son père, ressortissant haïtien en situation régulière sur le territoire français, qui pourvoit à ses besoins en lui attribuant une aide financière régulière. Dans ces conditions et quand bien même la mère et la sœur de l'intéressée ne seraient pas en situation régulière sur le territoire français, eu égard tant à la réalité de l'insertion de Mme B au sein de la société française qu'à ses conditions d'existence en France, l'arrêté litigieux a porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris. Il a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 28 juillet 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de la Guyane, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à Mme B, dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en l'espèce, d'assortir l'injonction prescrite d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 900 euros à Mme B, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 juillet 2022 du préfet de la Guyane est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B la somme de 900 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Guyane.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 8 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Bernabeu, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

S. C

Le président,

Signé

L. MARTIN Le greffier,

Signé

J. LEBOURG

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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