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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201578

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201578

jeudi 28 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201578
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantPIALOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 novembre 2022, Mme C E, représentée par Me Pialou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 août 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, puis de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme E soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire est entachée d'irrégularité, fondée sur des faits matériellement inexacts, entachée d'un défaut d'examen particulier, prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- les décisions refusant d'accorder un délai de départ, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sont fondées sur une mesure d'éloignement illégale ;

- la décision refusant d'accorder un délai de départ est entachée d'erreur de droit ;

- l'interdiction de retour est entachée d'erreur de fait, d'un défaut d'examen particulier et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays renvoi est prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par une pièce et un mémoire en défense enregistrés les 6 juin et 8 décembre 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante haïtienne, conteste l'arrêté du 31 août 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

2. En premier lieu, la signataire de l'arrêté contesté, Mme G, chef de la section de l'éloignement des étrangers, disposait, en vertu de l'article 2 de l'arrêté

n° R03-2022-05-13-00001 du 13 mai 2022, régulièrement publié, d'une subdélégation de

M. A, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, à l'effet de signer les décisions en matière " de refus de séjour, d'éloignement et de contentieux ", telles que définies par l'article 4 de la délégation de signature, en cas d'absence ou d'empêchement de M. B, de Mme F et de Mme D. Il n'est pas établi que ces derniers n'étaient pas absents ou empêchés et M. A disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 1er de l'arrêté n° R03-2022-04-08-00008 du 8 avril 2022, régulièrement publié, dont l'article 4 prévoit que les interdictions de retour sont au nombre des décisions prises " en matière de refus de séjour, d'éloignement et de contentieux ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque en fait.

3. En deuxième lieu, les dispositions du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, font obstacle à l'éloignement de l'étranger " résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.". En vertu de l'article R.611-1 du même code, pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné par ces dispositions, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et, en cas d'assignation à résidence ou de placement en rétention administrative, par un médecin de l'office.

4. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'elle envisage de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger, l'autorité préfectorale est tenue de recueillir préalablement l'avis du collège de médecins de l'OFII si elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir que l'intéressé présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une telle mesure d'éloignement.

5. Il ressort des pièces du dossier que le 31 janvier 2019, à l'appui de son recours gracieux à l'encontre de la précédente mesure d'éloignement dont elle a fait l'objet le

1er décembre 2018, Mme E avait transmis au préfet un certificat médical établi le

10 janvier 2019, mentionnant sans autres précisions son suivi par le service de l'hôpital de jour du centre hospitalier de Cayenne " pour une pathologie grave et chronique nécessitant des soins réguliers depuis l'année 2016 ", en indiquant tenir à sa disposition un rapport médical. Atteinte par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), Mme E, qui prend quotidiennement deux antiviraux, produit un second certificat médical établi le

10 octobre 2022, selon lequel toute interruption du suivi médical pourrait compromettre son état de santé. Il ressort, toutefois des pièces du dossier que lors de son audition du

31 août 2022 suite à son interpellation par les services de police, l'intéressée a répondu par la négative à la question " Souhaitez-vous porter à la connaissance de l'administration des éléments relatifs à votre éventuel état de vulnérabilité ou à un handicap ' ". Dans ces conditions, elle ne peut être regardée comme ayant produit des éléments suffisamment précis permettant d'établir que son état de santé était, à la date de l'arrêté contesté, susceptible de la faire entrer dans la catégorie des étrangers ne pouvant légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Il en résulte, qu'en s'abstenant de saisir le collège de médecins de l'OFII, le préfet n'a entaché d'aucune irrégularité la mesure d'éloignement.

6. En troisième lieu, en vertu des dispositions du 1° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire lorsque celui-ci ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. En l'espèce, le préfet a mentionné que l'intéressée ne justifiait pas de ses démarches en vue d'obtenir un titre de séjour, alors que celle-ci avait exercé un recours gracieux à l'encontre de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre le 1er décembre 2018. En admettant que le préfet aurait commis sur ce point une erreur de fait, il résulte de l'instruction que compte tenu notamment de l'entrée irrégulière en France de Mme E, de sa situation irrégulière et des éléments de sa situation familiale, il aurait légalement prononcé la mesure d'éloignement et l'interdiction de retour. Il ne ressort ni des mentions de l'arrêté contesté, ni d'aucune autre pièce du dossier qu'il ne se serait pas livré à un examen particulier de la situation de l'intéressée.

7. En quatrième lieu, si la requérante indique prendre quotidiennement un traitement antiviral, il ne ressort ni des certificats médicaux versés au dossier, ni des considérations générales sur la situation sanitaire et sociale en Haïti, ni de la circonstance qu'en 2020, 97,8% des avis rendus par le collège des médecins de l'OFII pour des ressortissants haïtiens atteints du VIH étaient favorables, qu'elle ne pourrait pas bénéficier d'un suivi médical approprié dans son pays d'origine. Le préfet n'a donc pas fait une inexacte application des dispositions citées au point 3 du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". Née le

9 juin 1978, entrée irrégulièrement en France selon ses dires en avril 2016, Mme E invoque la présence de ses deux filles de nationalité haïtienne, l'une née en 2005, dont le père est décédé, l'autre née en 2016 qui n'a aucun lien avec son père. Elle peut, dans ces conditions, poursuivre sa vie familiale hors de France, notamment en Haïti, où résident ses parents et où elle a elle-même vécu l'essentiel de sa vie jusqu'à l'âge de trente-sept ans. Dans les circonstances de l'affaire, la mesure d'éloignement n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En sixième lieu, dans les circonstances exposées au point précédent, le préfet n'a pas porté une appréciation manifestement erronée des conséquences de la mesure d'éloignement sur la situation personnelle de l'intéressée.

10. En septième lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points précédents, l'exception d'illégalité de la mesure d'éloignement invoquée à l'encontre des décisions refusant d'accorder un délai de départ, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour doit être écartée.

11. En huitième lieu, le 3° de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire s'il existe un risque que l'étranger se soustraie à l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. En vertu de l'article L.612-3 du même code, ce risque peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : " 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ". Mme E n'a pas déféré à la mesure d'éloignement prononcée le 1er décembre 2018 et selon les mentions du procès-verbal d'audition du

31 août 2022, a déclaré s'opposer à son retour en Haïti. Dès lors, en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées des article L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En neuvième lieu, dans les circonstances exposées au point 8, le préfet a pu légalement prononcer une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

13. Enfin, si Mme E invoque à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes desquelles : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ", elle ne justifie pas être personnellement exposé, en cas de retour en Haïti, à des risques de traitements inhumains et dégradants au sens de ces stipulations.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 31 août 2022. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles

L.761-1 du même code et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

R. DELMESTRE GALPE

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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