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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201739

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201739

samedi 3 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201739
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantLEGUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 2 décembre 2022, M. C E, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du préfet de la Guyane en date du 1er décembre 2022 pris à son encontre, portant obligation de quitter le territoire sans délai, interdiction de retour pour une durée de deux ans et renvoi vers son pays d'origine ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;

4°) de condamner l'Etat à lui verser la somme 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- l'urgence est établie ;

- il est arrivé en France en 2008 ; il vit en concubinage avec une compatriote en situation régulière, Mme B, avec laquelle il a eu sept enfants ; l'ensemble de sa famille vit à Soula ; il a A ailleurs trois autres enfants nés d'autres relations, vivant en Guyane ; l'exécution de la décision en cause porterait une atteinte grave et manifestement illégale au droit qu'il a de mener une vie privée et familiale normale protégé A l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; pareillement l'exécution de cette décision violerait l'intérêt supérieur de ses enfants protégé A les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Le préfet de la Guyane n'a pas produit d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Metellus, greffière :

- le rapport de M. Martin, juge des référés

- les observations de Me Leguet pour M. E, qui maintient l'ensemble des conclusions de la requête, décrit le parcours en France du requérant et précise que M. E vit avec sa compagne et leurs enfants ;

- et les observations de M. E qui confirme résider à Soula.

Le préfet de la Guyane n'étant pas représenté.

La clôture de l'instruction a été fixée au 3 décembre 2022 à 11 heures 27, à l'issue de l'audience.

1. M. E, ressortissant surinamais né en 1988, est, selon ses déclarations, entré en France en 2008. L'intéressé a été interpellé le 1er décembre 2022 sans titre de séjour. Le préfet de la Guyane a pris à son encontre, le même jour, un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et interdisant à l'intéressé tout retour pendant une durée de deux ans. M. E a également fait l'objet d'un second arrêté du préfet de la Guyane portant placement en centre de rétention administrative. M. E demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, qu'il soit mis fin à l'atteinte grave et manifestement illégale que la mesure d'éloignement porterait d'une part à son droit de mener une vie familiale normale en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et, d'autre part, à l'intérêt supérieur de ses enfants.

2. Il y a lieu, en l'espèce, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée A l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

Sur l'urgence :

4. L'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues A l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. En l'espèce, la perspective de la mise en œuvre à tout moment de la mesure portant obligation de quitter le territoire français est de nature à caractériser une situation d'urgence ouvrant au juge des référés le pouvoir de prononcer la suspension de cette décision en application des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

Sur l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. En ce qu'il a pour objet de préserver des ingérences excessives de l'autorité publique la liberté qu'à toute personne de vivre avec sa famille, le droit de mener une vie privée et familiale normale constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. La condition de gravité de l'atteinte portée à cette liberté doit être regardée comme remplie dans le cas où la mesure contestée peut faire l'objet d'une exécution d'office A l'autorité administrative, n'est pas susceptible de recours suspensif devant le juge de l'excès de pouvoir et fait directement obstacle à la poursuite de la vie en commun des membres d'une famille. Tel est le cas d'une mesure d'éloignement du territoire français, susceptible d'une exécution d'office, s'opposant au retour en France de la personne qui en fait l'objet, et prononcée à l'encontre d'un ressortissant étranger qui justifie qu'il mène une vie privée et familiale en France et qui, en outre, établit être en charge d'enfants.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier et des déclarations faites à l'audience A l'intéressé en français que M. E déclare être arrivé sur le territoire en 2008 et être père de dix enfants dont sept nés de sa relation avec Mme D B qu'il désigne comme étant sa concubine. Si le requérant ne peut être regardé, eu égard aux pièces produites, comme résidant continument en France depuis 2008, il ressort cependant des éléments communiqués qu'il déclare depuis 2016 une adresse commune avec Mme B, PK 15 route de Macouria correspondant à un logement situé 11 avenue Pripri à Soula sur le territoire de la commune de Macouria et a eu avec cette personne, ressortissante surinamaise en situation régulière à la date de l'arrêté litigieux, six enfants nés en 2016, 2017, 2020, 2021 et 2022 (des jumeaux). Dans ces conditions, la décision en cause doit être regardée comme portant atteinte, de manière grave et immédiate, au droit qu'a M. E de mener une vie privée normale garanti A l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi qu'à l'intérêt supérieur des enfants vivant avec lui.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 1er décembre 2022 pris à l'encontre de M. E.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Dans ces circonstances, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'examiner la situation de M. E au regard de son droit au séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais d'instance :

10. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leguet de la somme de 900 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : M. E est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 1er décembre 2022 pris à l'encontre de M. E portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de procéder à l'examen de la situation administrative de M. E dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'Etat versera une somme de 900 euros à Me Leguet, en application des dispositions combinées des articles 37 de loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C E et au préfet de la Guyane.

Copie, pour information, en sera adressée à la CIMADE, au président du tribunal judiciaire de Cayenne, au procureur de la République et au directeur de la police aux frontières de la Guyane.

Rendue publique A mise à disposition au greffe le 3 décembre 2022.

Le juge des référés

Signé

L. MARTIN

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière en cheffe,

Signé

M-Y. METELLUS

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