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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201764

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201764

jeudi 28 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201764
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMATHIEU ET ASSOCIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 décembre 2022, M. B A, représenté par Me Marciguey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 mai 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.200 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. A soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire, la décision refusant un délai de départ et l'interdiction de retour sont insuffisamment motivées ;

- l'obligation de quitter le territoire est prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, entachée d'un défaut d'examen particulier, prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

- la décision refusant un délai de départ volontaire est privée de base légale, prise en méconnaissance des dispositions des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sont fondées sur une mesure d'éloignement illégale ;

- l'interdiction de retour est prise en méconnaissance des dispositions des articles L.612-6 et L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 février 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Mathieu, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant haïtien résidant à Mana, a été interpellé à Saint-Laurent du Maroni le 4 mai 2022 par la police aux frontières. Il conteste l'arrêté du 5 mai 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

Sur la légalité externe :

2. La signataire de l'arrêté contesté, Mme D, chef du bureau de l'immigration, des sécurités et des polices administratives, disposait, en vertu de l'article 6 de l'arrêté n° R03-2022-04-01-00001 du 1er avril 2022, régulièrement publié, portant délégation à M. C, sous-préfet de Saint-Laurent du Maroni, d'une délégation à l'effet de signer notamment les obligations de quitter le territoire dans le ressort exclusif de l'arrondissement. En revanche, ni cet arrêté, ni aucun autre texte n'accordent à Mme D une délégation à l'effet de signer les interdictions de retour. Il en résulte que l'interdiction de retour prononcée à l'encontre de M. A par l'article 2 de l'arrêté en litige est entachée d'incompétence.

3. En vertu des dispositions du 1° du I de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire lorsque celui-ci ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le préfet, qui a visé ces dispositions, puis a relevé l'entrée irrégulière en France de M. A et l'absence de titre de séjour et n'était pas tenu d'apporter des précisions sur les attaches familiales de l'intéressé, a suffisamment motivé la mesure d'éloignement au regard des prescriptions du premier alinéa de l'article L.613-1 du code.

4. Le 3° de l'article L.612-2 du même code prévoit que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire s'il existe un risque que l'étranger se soustraie à l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. En vertu du 1° de l'article L.612-3, ce risque peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, si l'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Le préfet a reproduit ces dispositions, après avoir déjà mentionné l'entrée irrégulière en France de M. A et l'absence de démarches de régularisation. Il a ainsi mis à même l'intéressé de connaître les éléments de droit et de fait fondant la décision de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, qu'il a suffisamment motivée, conformément aux prescriptions de l'article L.613-2 du code.

5. Le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui s'adresse uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union, est inopérant. M. A a été interpellé dans le cadre d'un contrôle d'identité le

4 mai 2022. Il ressort du procès-verbal d'audition dressé le même jour par les services de police qu'il a été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant l'édiction de la mesure d'éloignement envisagée. En admettant qu'il n'aurait pas été mis à même de produire les justificatifs de sa présence en France et de celle des membres de sa famille, puis l'acte de naissance de son fils, il n'est pas établi que ces éléments auraient pu influer sur le sens de la décision du préfet. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement n'a pas porté atteinte à son droit d'être entendu, partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne.

Sur la légalité interne de la mesure d'éloignement sans délai :

6. Il ne ressort ni des mentions de l'arrêté contesté, ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet ne se serait pas livré à un examen particulier de la situation personnelle de

M. A avant de prendre la mesure d'éloignement.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". Né le 14 novembre 1984, entré irrégulièrement en France en avril 2016, M. A invoque la présence de sa mère, de ses deux sœurs et de son frère, tous en situation régulière ou de nationalité française. Il vit maritalement à Mana avec une compatriote et leur fils né en 2019. Toutefois, M. A, qui n'apporte aucune précision sur le droit au séjour de sa compagne, peut poursuivre sa vie familiale hors de France, notamment en Haïti, où il n'allègue pas être dépourvu de toute attache et où il a vécu l'essentiel de sa vie jusqu'à l'âge de trente-et-un ans. Dans les circonstances de l'affaire, la mesure d'éloignement n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle ne repose pas sur une appréciation manifestement erronée de ses conséquences sur sa situation personnelle.

8. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2, et 3, puis 5 à 7, l'exception d'illégalité de la mesure d'éloignement invoquée à l'encontre de la décision refusant un délai de départ volontaire doit être écartée. Cette décision, prise en application des dispositions citées au point 4 des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas privée de base légale. Si le requérant invoque ses garanties de représentation et l'annulation des vols à destination d'Haïti, en se fondant, pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, sur son entrée irrégulière en France et sur l'absence de démarches de régularisation, le préfet n'a pas fait une inexacte application des articles

L.612-2 et L.612-3. Le moyen tiré de " l'erreur manifeste d'appréciation " doit en tout état de cause être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués à l'encontre de cette décision, que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour prononcée par l'article 2 de l'arrêté du

5 mai 2022.

Sur les conclusions accessoires :

10. Le présent jugement, qui se borne à annuler l'interdiction de retour, n'implique, sur le fondement des articles L.911-1 et L.911-2 du code de justice administrative, ni la délivrance d'un titre de séjour à M. A, ni même le réexamen de sa situation. Il y a lieu, en revanche, d'enjoindre au préfet de faire supprimer son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

11. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel, les conclusions présentées au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent être accueillies.

D E C I D E :

Article 1er : L'interdiction de retour en France prononcée à l'encontre de M. A par l'article 2 de l'arrêté pris le 5 mai 2022 par le préfet de la Guyane est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de faire procéder à la suppression du signalement de M. A aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Guyane.

Une copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

R. DELMESTRE GALPE

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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