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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300065

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300065

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300065
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantJUNIEL AUDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 janvier 2023, Mme B A, représentée par Me Juniel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 octobre 2022 par laquelle la directrice interrégionale de la mission des services pénitentiaires de l'Outre-mer a refusé d'imputer au service l'accident du 30 avril 2019 ;

2°) d'enjoindre le réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3.000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- la décision en litige et l'avis de la commission de réforme sont insuffisamment motivés ; la composition de la commission de réforme est irrégulière dès lors qu'un des représentants du personnel n'appartenait pas à la même " catégorie " que la sienne ; les droits de la défense ont été méconnus, le représentant du personnel qui l'assistait n'ayant pas été en mesure d'exposer son argumentaire ; en dépit de la décision ordonnant le réexamen de sa situation, aucun nouvel examen n'est intervenu ; en violation du secret médical, l'administration a sollicité la transmission des liasses relatives à ses arrêts de travail ;

- l'administration s'est estimée liée par l'avis de la commission de réforme ; elle s'est fondée sur des faits matériellement inexacts en s'abstenant de reconnaître l'existence d'un contexte professionnel pathogène ; les pratiques discriminatoires dont elle a fait l'objet en raison de son handicap, en particulier l'absence d'aménagement de son poste de travail et le refus de reconnaître son statut de travailleur handicapé, ont contribué à la survenance de son accident ; la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et prise en violation de la loi.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 avril 2023, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, ensemble la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lacau,

- les conclusions de M. Hégésippe, rapporteur public,

- et les observations de Me Juniel pour Mme A, le ministre de la justice n'étant pas représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Née en 1977, Mme A, lieutenant pénitentiaire, alors affectée à la maison d'arrêt de Paris La Santé, s'est vu reconnaître une maladie professionnelle en raison de son syndrome du canal carpien bilatéral en 2014, puis la qualité de travailleur handicapé à compter du 1er août 2015. Elle a obtenu sa mutation pour raisons de santé à compter du 1er juillet 2016 au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, pour se rapprocher de sa famille qui réside en Guyane. Le surlendemain, elle a été déclarée apte par le médecin du travail sous réserve d'un aménagement de poste durant trois mois, " hors détention " et sans astreinte. Par un courrier du 5 juillet 2016, la directrice de l'établissement l'a informée de l'impossibilité d'aménager un poste de commandement sans contact avec les détenus et sans astreinte, de la nécessité d'utiliser ses congés annuels, puis l'a invitée à entamer les démarches nécessaires à son reclassement. Les 11 juillet et 12 août 2016, Mme A a alors proposé d'être affectée en renfort sur d'autres missions. Elle a été placée d'office en congés annuels du 6 juillet au 8 septembre 2016. Le 20 septembre suivant, le médecin du travail l'a déclarée apte sans restrictions à l'exercice de ses fonctions. À compter du 12 octobre 2016, Mme A a été affectée en qualité de responsable du secteur de la maison d'arrêt des femmes et du traitement d'enquêtes disciplinaires selon ses dires sans adjoint et sans formation préalable. Le 16 janvier 2017, sur son lieu de travail, lors d'un entretien de médiation avec des détenues, elle a ressenti une forte migraine, une raideur au niveau de la nuque, un dysfonctionnement de la parole et des sensations de vertige, symptômes qualifiés d'accident ischémique transitoire par son médecin traitant, puis de " début d'épilepsie " par un spécialiste. Elle a subi un nouveau malaise lors d'une réunion en août 2017. Elle a été placée en arrêt de travail du 1er février au 10 février, du 25 août au 1er septembre 2017, le 7 septembre 2017, puis du 11 septembre au 24 décembre 2017. Par une décision du 17 septembre 2018 refusant de reconnaître l'accident du 16 janvier 2017 comme imputable au service, Mme A a été placée en congé de longue maladie du 16 octobre 2017 au 15 janvier 2018. Le 26 décembre 2017, elle a présenté une demande de reprise du travail à temps partiel thérapeutique à compter du 16 janvier 2018. Le 6 octobre 2018, elle a déposé à l'encontre de " l'administration pénitentiaire " et de son directeur, en invoquant le harcèlement moral et la discrimination, une plainte qui a été classée sans suite. Par une note de service du 12 octobre suivant, elle a été affectée au service des ressources humaines à compter du 8 octobre, puis au bureau de la gestion de la détention. Par des notes de service des 25 janvier et 21 mars 2019, elle a été affectée successivement en qualité de responsable du CDH4 et sur le quartier des arrivants-jeunes majeurs-mineurs. Par une décision du 23 mai 2023, la Cour administrative d'appel de Bordeaux, infirmant le jugement n° 1800828 rendu le 26 novembre 2020 par ce tribunal, a annulé, comme entachée d'irrégularité, la décision par laquelle la ministre de la justice a implicitement refusé de reconnaître l'imputabilité au service de l'accident du 16 janvier 2017 et a enjoint le réexamen de la situation de Mme A.

2. Le 30 avril 2019, alors qu'elle se rendait dans une salle de réunion du bâtiment administratif, Mme A, qui a subi des vertiges et un nouvel évanouissement, a été conduite aux urgences. Placée en arrêt de travail du 30 avril 2019 au 17 mai 2020, elle a sollicité, par un courrier du 1er mai 2019, la reconnaissance de l'imputabilité au service de cet accident. Par une décision du 10 juin 2020, suite à l'avis défavorable rendu le 5 mars 2020 par la commission de réforme, la directrice interrégionale de la mission des services pénitentiaires de l'Outre-mer a rejeté sa demande. Par un jugement n° 2000654 du 26 novembre 2020, le tribunal a annulé cette décision comme entachée d'un défaut de motivation et a enjoint le réexamen de la situation de l'intéressée. Par une décision du 7 octobre 2022 prise en exécution de ce jugement, la directrice interrégionale de la mission des services pénitentiaires de l'Outre-mer a à nouveau refusé d'imputer au service l'accident du 30 avril 2019, puis a indiqué qu'une procédure de reconnaissance de l'inaptitude de l'intéressée à exercer ses fonctions devrait être initiée. Mme A demande l'annulation de cette décision en tant qu'elle refuse l'imputabilité au service de l'accident du 30 avril 2019.

Sur la légalité externe :

3. Les dispositions de l'article 13 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires, dans leur rédaction applicable à la date du 5 mars 2020, prévoyaient la consultation de la commission de réforme dans les cas où le bénéfice du deuxième alinéa du 2° de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984, alors applicable, portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat était demandé par un agent, sous réserve du caractère manifeste du défaut d'imputabilité au service, afin de déterminer notamment si l'accident qui est à l'origine de l'affection était ou non imputable au service.

4. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de cette décision ou s'il a privé les intéressés d'une garantie.

5. En premier lieu, la décision en cause, qui vise notamment l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 et les dispositions du décret du 14 mars 1986, puis l'avis défavorable émis le 5 mars 2020 par la commission de réforme, est suffisamment motivée au regard des prescriptions des articles L.211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

6. En deuxième lieu, Mme A ne peut utilement invoquer le défaut de motivation de l'avis rendu par la commission de réforme, dès lors qu'aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à cette commission de motiver ses avis lorsqu'elle se prononce sur l'imputabilité au service des arrêts de travail.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 12 du décret du 14 mars 1986 : " Dans chaque département, il est institué une commission de réforme départementale (). Cette commission, placée sous la présidence du préfet ou de son représentant, qui dirige les délibérations mais ne participe pas aux votes, est composée comme suit : 1. Le chef de service dont dépend l'intéressé ou son représentant ; 2. Le directeur départemental ou, le cas échéant, régional des finances publiques ou son représentant ; 3. Deux représentants du personnel appartenant au même grade ou, à défaut, au même corps que l'intéressé, élus par les représentants du personnel, titulaires et suppléants, de la commission administrative paritaire locale dont relève le fonctionnaire () ; 4. Les membres du comité médical prévu à l'article 6 du présent décret. (). ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la commission de réforme, présidée par la représentante du préfet, était composée de la représentante du chef de service, de la représentante du directeur régional des finances publiques, de deux représentants du personnel, puis de deux membres du comité médical. Si la requérante, fonctionnaire de catégorie B, fait valoir sans autres précisions qu'un des représentants du personnel n'appartenait pas à la même " catégorie " que la sienne, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que cette circonstance aurait été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de l'avis défavorable émis par la commission, qui s'est prononcée par quatre voix contre deux, ou qu'elle l'aurait privée d'une garantie. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition de la commission de réforme doit être écarté.

9. En quatrième lieu, le septième alinéa de l'article 19 du décret du 14 mars 1986 prévoit que le fonctionnaire intéressé peut se faire accompagner d'une personne de son choix ou demander que cette personne soit entendue par la commission de réforme. La requérante produit un courrier daté du 19 août 2020 adressé au préfet par un des représentants du personnel, indiquant avoir été empêché de s'exprimer par une demande pressante de vote de la part de la présidente et n'avoir pu la défendre " correctement " faute de pouvoir exposer les éléments de jurisprudence sur des cas similaires. Il ne ressort, toutefois, d'aucune pièce du dossier que Mme A, qui a été mise à même, par un courrier du 11 février 2020, de consulter son dossier et de présenter des observations écrites et qui a participé à la réunion, ou les deux représentants du personnel auraient été empêchés de présenter, même brièvement, leurs observations orales. Le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense ne peut, dès lors, qu'être écarté.

10. En cinquième lieu, l'exécution du jugement du 26 novembre 2020 par lequel ce tribunal a annulé la première décision de l'administration comme insuffisamment motivée, sans remettre en cause la régularité de l'avis émis le 5 mars 2020 par la commission de réforme n'impliquait pas que cette commission fût à nouveau saisie. Dès lors, le moyen tiré par Mme A du défaut d'examen de sa situation manque en fait.

11. En dernier lieu, il appartient à l'administration qui saisit la commission de réforme de fournir à cette dernière les éléments médicaux lui permettant de se prononcer sur les pathologies résultant d'un accident de service. Le 10 mai 2019, le directeur du centre pénitentiaire a demandé à Mme A de produire, afin de régulariser sa situation administrative, les certificats médicaux (pièces originales et liasses complètes) concernant ses arrêts de travail, puis l'a invitée à produire à l'avenir les originaux des certificats médicaux au service des ressources humaines. Si la requérante fait valoir que l'administration a disposé de l'ensemble des éléments et des détails relatifs à sa pathologie et qu'elle a été invitée à s'exprimer sur cette pathologie en présence de son employeur au cours de la réunion de la commission de réforme, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que des éléments médicaux auraient été transmis à l'administration sans le consentement de Mme A. Le moyen tiré de la violation du secret médical ne peut, dès lors, qu'être écarté.

Sur la légalité interne :

12. Aux termes des dispositions de l'article L.822-18 du code général de la fonction publique : " Est présumé imputable au service tout accident survenu à un fonctionnaire, quelle qu'en soit la cause, dans le temps et le lieu du service, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice par le fonctionnaire de ses fonctions ou d'une activité qui en constitue le prolongement normal, en l'absence de faute personnelle ou de toute autre circonstance particulière détachant l'accident du service. ".

13. Un accident doit être regardé comme imputable au service s'il présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher cet accident du service. Il appartient au juge administratif, qui exerce un contrôle entier sur l'appréciation portée par l'administration, d'apprécier si les conditions de travail du fonctionnaire peuvent, même en l'absence de volonté délibérée de lui nuire, être regardées comme étant directement à l'origine l'accident dont la reconnaissance de l'imputabilité au service est demandée.

14. S'il est vrai que l'employeur n'est pas tenu de suivre l'avis de la commission de réforme, il ne ressort ni des mentions de la décision contestée, ni des autres pièces du dossier que l'administration se serait estimée liée par l'avis rendu le 5 mars 2020.

15. Mme A, qui indique n'avoir jamais présenté de malaises en dehors du service et ne souffrir d'aucune maladie chronique pouvant les occasionner, invoque les agissements discriminatoires et le harcèlement moral subis de la part de l'administration. Elle produit un certificat médical établi par un neurologue le 15 avril 2018, mentionnant un épuisement physique et mental " dont le poids de l'environnement professionnel ne peut être exclu sur sa pathologie en cours d'investigation ", nécessitant un aménagement de son poste de travail. Elle verse également au dossier des attestations de suivi psychologique en février, mars et avril 2019, puis un compte-rendu de l'examen psychologique mené le 20 décembre 2018, faisant état du syndrome post-traumatique occasionné par une agression par un détenu en 2003 au début de sa carrière, puis relevant " des signes d'une dépression majeure en lien avec une souffrance au travail () qui se répèterait et perdurerait dans le temps ", liée notamment aux astreintes hebdomadaires, à la crainte du contact avec les détenus de sexe masculin et au sentiment d'incompréhension de la part de sa hiérarchie. Elle produit, enfin, une attestation établie le 13 juin 2019 par un représentant syndical mentionnant qu'elle a subi " la vindicte de la direction qui voulait à tout prix la forcer à tenir des astreintes ", qu'elle a été " ballotée de poste en poste ", puis qu'elle a été affectée sur le secteur de détention du meurtrier de son compagnon, assassiné en juillet 2004. Toutefois, dans les circonstances particulières de l'affaire, compte tenu notamment de la chronologie des faits exposés aux points 1 et 2, du drame personnel ayant gravement affecté Mme A, puis du dernier état des connaissances scientifiques, en admettant même que l'intéressée n'avait aucun antécédent et qu'aucun autre élément extérieur au contexte professionnel n'expliquerait la survenue de sa pathologie, les pièces produites ne suffisent pas à établir l'existence d'un lien direct entre son activité professionnelle et ses troubles neurologiques révélés par ses vertiges, ses migraines et ses pertes de connaissance. Dans ces conditions, même si la pathologie de l'intéressée a pu être favorisée par les conditions de son activité professionnelle, les moyens tirés l'inexactitude matérielle des faits retenus par l'administration, de l'inexacte application des dispositions, à les supposer invoquées, de l'article L.822-18 du code général de la fonction publique et en tout état de cause de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède, que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 7 octobre 2022. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de la justice.

Une copie en sera adressée à la mission des services pénitentiaires d'Outre-mer et au Centre pénitentiaire de Guyane.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

S. MERCIER

La République mande et ordonne au ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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