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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300105

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300105

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300105
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantBALIMA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 janvier 2023, M. A C B, représenté par Me Balima, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 décembre 2022 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet de la Guyane de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valant autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet de la Guyane de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations des article 3-1, 9-1 et 16 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de fait.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 27 mai 2024, dont un qui n'a pas été communiqué, le préfet de la Guyane, représenté par Me Rannou conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. C B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Gillmann a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant brésilien né en 1985, déclare être entré irrégulièrement en France en 2010. Par un arrêté du 9 septembre 2018, le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination. L'intéressé a fait l'objet d'une interpellation le 8 décembre 2022 dans le cadre d'un contrôle aux fins de vérification du droit de circulation ou de séjour qui a été suivi par un placement en garde à vue. Par un arrêté du 9 décembre 2022, le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, M. C B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. C B, qui justifie résider en France depuis 2010, est le père d'un enfant français né le 1er juillet 2015 à Cayenne, qu'il a reconnu le 18 août 2015. Si à la date de l'arrêté attaqué, l'intéressé ne vivait plus avec la mère de son enfant, cette dernière a rédigé deux attestations en 2018 et en 2021 affirmant qu'il lui verse mensuellement une pension alimentaire et qu'il contribue directement à l'éducation de sa fille. Par ailleurs, le requérant produit un jugement en date du 28 janvier 2022 par lequel la juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Cayenne a constaté que l'autorité parentale était exercée conjointement par les deux parents et a fixé à 120 euros par mois, le montant de la contribution à l'entretien de l'enfant qu'il devra verser à la mère. Ensuite, il ressort des pièces du dossier que M. C B s'est marié le 4 novembre 2022 avec une compatriote, titulaire d'une carte de résident valable du 29 avril 2013 au 28 avril 2023, chez laquelle il vit. L'intéressé produit également un contrat à durée déterminée du 7 mars 2022 au sein de l'entreprise Multi Constructions en tant que charpentier justifiant de sa volonté de s'intégrer dans le milieu professionnel. Enfin, s'il ressort des termes de l'arrêté en litige que M. C B a fait l'objet le 8 décembre 2022 d'une garde à vue, sur le fondement des articles 53 et suivants du code de procédure pénale pour des faits de faux et usage de faux document administratif, le préfet de la Guyane n'apporte aucun élément établissant qu'il représenterait une menace pour l'ordre public. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, et quand bien même l'intéressé aurait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement en 2018 et qu'un de ses enfants résiderait au Brésil, la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect à la vie privée et familiale. Par suite, M. C B est fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant refus de délai de départ, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Le présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, sous réserve de toute modification de fait ou de droit, d'enjoindre au préfet de la Guyane de réexaminer la situation de M. C B dans un délai qu'il convient à fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il y a aussi lieu d'enjoindre au préfet de la Guyane de délivrer à l'intéressé une autorisation provisoire de séjour sans délai. Toutefois, aucune disposition ne prévoit l'obligation de l'assortir d'une autorisation de travail. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

6. M. C B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Balima, avocat de M. C B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Balima d'une somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 décembre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de réexaminer la situation de M. C B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Balima une somme de 900 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Balima renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C B et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. GILLMANN

Le président,

Signé

O. GUISERIX La greffière,

Signé

S. MERCIER

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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