vendredi 17 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2300259 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Avocat requérant | BARRIQUAULT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 février 2023 à 17 h 11 mn, M. D F demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du préfet de la Guyane en date du 3 février 2023 pris à son encontre, portant obligation de quitter le territoire sans délai, interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans et renvoi vers Haïti ;
M. F soutient que :
- l'urgence est établie ;
- la décision en cause porte une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté personnelle ; seront violés en cas d'éloignement les droits qu'il tire des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il souffre en effet d'une pathologie d'une extrême gravité qui ne pourrait pas être prise en charge à Haïti ; il suit un traitement quotidien contre le HIV ; il a rendez-vous le 20 février 2023 à l'hôpital de jour du CHOG avec le Dr G pour le suivi de sa pathologie et le renouvellement de son traitement ;
- l'exécution de la mesure d'éloignement violerait son droit de mener une vie privée et familiale normale.
Le préfet n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Lebourg, greffier d'audience, M. B a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Barriquault pour M. F, qui demande que soit mis à la charge de l'Etat le paiement de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, auquel cas elle renoncera à la part contributive de l'Etat, reprend les moyens soulevés dans la requête et précise que le renvoi de l'intéressé vers Haïti exposerait celui-ci à des traitements inhumains et dégradants compte tenu du Sida dont il est atteint ;
- celles de M. F, assisté par Mme C, interprète, qui indique notamment avoir rendez-vous lundi 20 février à l'hôpital de Saint-Laurent pour le suivi de son traitement.
Le préfet n'étant pas représenté.
La clôture de l'instruction a été fixée le 17 février 2023 à 10 h 08 mn, à l'issue de l'appel de l'affaire.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, né en 1977, ressortissant haïtien, est, selon ses déclarations, entré en France en 2020. Il a été interpellé sans titre au barrage de Crique Margot le 3 février 2023. Par un arrêté du même jour, il lui a été fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ, avec interdiction de retour de deux ans. Par ailleurs, M. F a fait l'objet le même jour d'un arrêté le plaçant en rétention administrative. M. F demande, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, qu'il soit mis fin à l'atteinte grave et manifestement illégale que l'arrêté du 3 février 2023, d'une part, ferait peser sur sa vie en cas de renvoi vers Haïti, en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et, d'autre part, porterait à son droit de mener une vie privée et familiale normale au sens de l'article 8 de la même convention.
2. Il y a lieu, en l'espèce, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".
Sur l'urgence :
4. L'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 du code de justice administrative est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. En l'espèce, la perspective de la mise en œuvre à tout moment de la mesure portant obligation de quitter le territoire français est de nature à caractériser une situation d'urgence ouvrant au juge des référés le pouvoir de prononcer la suspension de cette décision en application des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
Sur l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
5. En premier lieu, en ce qu'il a pour objet de préserver des ingérences excessives de l'autorité publique le droit qu'a toute personne au respect de la vie, un tel droit constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. La condition de gravité de l'atteinte portée à ce droit doit être regardée comme remplie dans le cas où la mesure contestée peut faire l'objet d'une exécution d'office par l'autorité administrative, n'est pas susceptible de recours suspensif devant le juge de l'excès de pouvoir, et expose directement la personne au risque de voir son existence abrégée. Tel est le cas d'une mesure d'éloignement du territoire français, susceptible d'une exécution d'office, prononcée à l'encontre d'un ressortissant étranger qui justifie qu'il souffre d'une pathologie d'une nature telle que le défaut de prise en charge pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité.
6. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains ou dégradants () ".
7. Il ressort des pièces du dossier ainsi que des éléments recueillis à l'audience que le requérant est suivi pour une pathologie HIV au centre hospitalier de l'Ouest guyanais, son état de santé nécessitant une prise en charge que l'offre de soins et les caractéristiques du système de santé dans le pays de renvoi, soit Haïti, ne lui permettrait pas d'espérer selon le Dr A E, médecin coordinateur du comité de coordination régionale de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l'immunodéficience humaine (COREVIH - Guyane). Dans ces conditions, la décision en cause doit être regardée comme portant atteinte de manière grave et immédiate au droit à la vie de M. F et à celui de se maintenir, dans ces conditions, sur le territoire français en sorte de continuer à y suivre le traitement adapté à sa pathologie.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin pour le juge des référés d'examiner l'autre moyen de la requête, qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 3 février 2023 portant obligation de quitter le territoire et, par voie de conséquence, celles par lesquelles le préfet de la Guyane a fixé Haïti comme pays de renvoi et a prononcé à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
Sur les frais d'instance :
9. M. F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que Me Barriquault, avocat de M. F, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à celle-ci de la somme de 900 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 3 février 2023 pris à l'encontre de M. F est suspendue.
Article 3 : L'Etat versera à Me Barriquault une somme de 900 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Barriquault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D F et au préfet de la Guyane.
Copie, pour information, en sera adressée au président du tribunal judiciaire de Cayenne, au procureur de la République, au directeur de la police aux frontières de la Guyane et à la CIMADE.
Rendue publique par mise à disposition au greffe, le 17 février 2023.
Le juge des référés,
signé
L. B
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef
Ou par délégation le greffier,
signé
J. LEBOURG
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