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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300399

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300399

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300399
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL MDMH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire ampliatif et un mémoire en réplique et récapitulatif, enregistrés le 14 mars 2023, le 28 juin 2023 et le 4 janvier 2024, Mme B A, représentée par Me Maumont, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 10 mai 2023, se substituant à la décision implicite du

22 novembre 2022, par laquelle le ministre des armées a expressément rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé auprès de la commission des recours des militaires contre la décision du 31 mai 2022 portant non-agrément de sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de faire droit à sa demande de protection fonctionnelle et de lui accorder une assistance juridique ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 31 mai 2022, la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire ainsi que la décision expresse du 10 mai 2023 sont insuffisamment motivées ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 novembre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le décret n° 2008-959 du 12 septembre 2008 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Deleplancque ;

- les conclusions de M. Hégésippe, rapporteur public ;

- et les observations de Mme A.

Le ministre des armées n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, psychologue, a été recrutée le 19 juin 2020 et pour une durée de

24 mois, en qualité d'officier commissionnée rattachée au corps technique administratif de l'armée de terre au grade de lieutenant, pour service au Régiment du service militaire adapté (RSMA) de Guyane. Par courrier du 14 janvier 2022, adressé au procureur de la République, l'intéressée a déposé plainte contre X en raison du harcèlement moral qu'elle estime avoir subi au sein de son régiment. Par un courrier du 18 janvier 2022, enregistré le 7 mars suivant par les services du ministère des armées, elle a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle qui a été expressément rejeté par une décision de la directrice des affaires juridiques du ministère des armées du 31 mai 2022. Par un courrier du 18 juillet 2022, réceptionné le 22 juillet suivant,

Mme A a formé un recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de la décision de rejet de sa demande de protection fonctionnelle. Une décision implicite de rejet est née le

22 novembre 2022 du silence gardé par l'administration sur sa demande, laquelle a fait l'objet d'une demande de communication de motifs en date du 15 décembre 2022. Par une décision du

10 mai 2023, le ministre des armées a expressément rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé par l'intéressée à l'encontre de la décision du 31 mai 2022 portant non-agrément de sa demande de protection fonctionnelle. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de la décision du ministre des armées du 10 mai 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, et d'une part, Mme A ne peut utilement se prévaloir de l'insuffisance de motivation des décisions du 31 mai 2022 et du 22 novembre 2022 dès lors que la décision du 10 mai 2023, rejetant expressément le recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la décision initiale, s'est substituée à cette dernière ainsi qu'à la décision implicite de rejet dudit recours.

3. D'autre part, il ressort des termes de la décision en litige que celle-ci comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et notamment la référence à son recrutement en qualité d'officier commissionné au sein du RSMA de Guyane à compter du 19 juin 2020. Le ministre des armées vise en particulier les dispositions des articles

L. 4123-10 et L. 4123-10-2 du code la défense ainsi que celles de l'instruction du 30 mai 2015 relative à la protection juridique des agents du ministère de la défense. Par ailleurs, il fait état des différents témoignages produits par l'intéressée et précise que le commandement du RSMA a ordonné une mesure d'audit, compte-tenu des difficultés relationnelles rencontrées, dont le rapport ne mentionne aucune situation de harcèlement moral. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision en litige doit être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 4123-10 du code de la défense : " Les militaires sont protégés par le code pénal et les lois spéciales contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils peuvent être l'objet. / L'Etat est tenu de les protéger contre les menaces et attaques dont ils peuvent être l'objet à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. Il est subrogé aux droits de la victime pour obtenir des auteurs des menaces ou attaques la restitution des sommes versées aux victimes () ". Aux termes de l'article L. 4123-10-2 du même code, alors en vigueur : " Aucun militaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un militaire en prenant en considération : 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral mentionnés au premier alinéa ; 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; 3° Ou le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés () ".

5. D'une part, il appartient à un militaire qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement, notamment lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et du militaire qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

6. D'autre part, les dispositions précitées de l'article L. 4123-10 du code de la défense établissent à la charge de l'Etat une obligation de protection des militaires dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles le militaire est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'Etat à assister l'intéressé dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

7. Mme A soutient qu'elle a été victime d'agissements répétés de harcèlement moral depuis son arrivée au sein du régiment qui se sont manifestés par un manque d'intégration, un dénigrement de sa fonction, des reproches injustifiés, des propos déplacés ainsi que des perturbations au sein de son service, qui ont conduit à une altération de son état de santé dès lors qu'elle a développé un syndrome dépressif et été placée à plusieurs reprises en arrêt de travail pour " épuisement professionnel ". Elle justifie, sur la base de ces éléments, avoir déposé plainte contre X auprès du procureur de la République le 14 janvier 2022.

8. A l'appui de ses allégations, la requérante produit de nombreux témoignages et échanges de courriels de nature à révéler l'existence d'un contexte conflictuel au sein du régiment et en particulier avec les deux chefs de corps successifs. Les attestations font notamment état de remarques inappropriées de la part des officiers supérieurs, révélant un état d'angoisse lors de convocations et une mise à l'écart de l'intéressée. Plusieurs témoignages relèvent par exemple que le chef de corps aurait énoncé, afin de dénigrer le travail de Mme A, que " les militaires savent faire ce qu'un psy fait ".

9. Toutefois, en réponse aux différentes plaintes de l'intéressée et aux difficultés relatées par le chef de corps, le général commandant le service militaire adapté a décidé, le

3 novembre 2021, de missionner le directeur des ressources humaines afin de réaliser un " audit de la fonction " psychologue " au sein du RSMA de la Guyane ". Il ressort du rapport d'audit réalisé par l'officier auditeur, qui, contrairement à ce que soutient la requérante, a réalisé des entretiens avec des personnels ayant travaillé avec elle, qu'une situation conflictuelle est bien présente au sein du régiment mais que les torts semblent partagés de tous côtés. A ce titre, le rapport relève une faute de la part du commandement quant au manque de communication sur le choix de ne pas procéder au renouvellement de son contrat mais précise que les témoignages recueillis ne peuvent révéler l'existence d'une situation de harcèlement moral alors que ses qualités en tant que psychologue ne sont pas remises en cause et qu'elle a fait l'objet d'une bonne notation de la part de ses supérieurs.

10. Par ailleurs, si Mme A s'est plainte de comportements inadaptés de la part de certains cadres du régiment liés à des rumeurs ou propos à caractère sexuel, susceptibles de révéler une situation de harcèlement moral, il ressort toutefois des pièces du dossier que le chef de corps a saisi la référente mixité-égalité du régiment afin qu'elle lui " apporte le soutien nécessaire () mène des actions (pour) connaître la vérité afin de prendre les mesures appropriées " mais que l'intéressée a décliné son aide en précisant qu'il s'agissait de " problèmes personnels ". Ainsi, les seuls témoignages produits par la requérante n'apparaissent pas suffisamment probants pour démontrer que des propos humiliants ont été répétés à son encontre.

11. En ce qui concerne le manque d'intégration qu'elle estime avoir subi au sein du régiment, les éléments dont elle se prévaut ne suffisent pas à établir qu'elle aurait été délibérément mise à l'écart par les autres officiers du régiment.

12. De même, la mention des absences de Mme A pour arrêt de travail ou garde d'enfant au sein d'un document accessible par l'ensemble du régiment apparaît étrangère à toute considération de harcèlement dans la mesure où il concernait également d'autres cadres du régiment et qu'il n'avait pas pour objet de révéler des informations personnelles. Un tel document avait seulement pour vocation de rendre compte de l'organisation du régiment au cours du mois de mars 2022.

13. En outre, en ce qui concerne son inscription à deux reprises au cahier de rapport hiérarchique, les remarques formulées par les chefs de corps en raison de son comportement militaire inadapté et de ses difficultés culturelles à s'intégrer dans le milieu militaire se bornent à lui rappeler ses obligations en tant que militaire ainsi que les difficultés de la vie au sein d'un camp isolé où vivent les familles des cadres, nécessitant par conséquent un équilibre au regard des positions de chacun. De telles remarques, relevant au demeurant le caractère satisfaisant de son travail en tant que psychologue, n'apparaissent pas excéder l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

14. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que les perturbations dans l'organisation de son service, dont elle estime avoir été victime, aient été effectuées de manière répétée et sur le fondement de considérations étrangères à la seule organisation du régiment.

15. Dans ces conditions, nonobstant la souffrance morale qu'a subie l'intéressée à raison des relations conflictuelles au sein du régiment, Mme A n'est pas fondée à soutenir que les agissements allégués sont constitutifs d'un harcèlement moral et que c'est à tort que le ministre des armées a refusé de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions des articles L. 4123-10 et L. 4123-10-2 du code de la défense et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée dans toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Schor, première conseillère,

Mme Deleplancque, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

C. DELEPLANCQUE

Le président,

Signé

O. GUISERIX La greffière,

Signé

C. NICANOR

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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