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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300517

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300517

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300517
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 1er avril 2023 et

2 février 2024, M. C A, représenté par Me Moraga Rojel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er novembre 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le même délai et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2.000 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. A soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sont insuffisamment motivées et prises en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- l'obligation de quitter le territoire et l'interdiction de retour sont prises en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la mesure d'éloignement est prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.612-2 du même code ;

- l'interdiction de retour est fondée sur une décision illégale, prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.612-10 du code et entachée d'une appréciation manifestement erronée de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par mémoire en défense et des pièces enregistrés les 24 mai, 5 juin et

15 novembre 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi et Me Dumoulin, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guyanien, conteste l'arrêté du 1er novembre 2022 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

Sur la légalité externe :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé un jour férié par M. B,

sous-préfet des communes de l'intérieur, dont il n'est pas établi qu'il n'était pas de permanence. En défense, le préfet produit l'arrêté n° R03-2022-02-05-00003 du

5 février 2022 portant délégation de signature dans le cadre des permanences de week-end et de jours fériés, dont l'article 1er donne délégation à M. B à l'effet de signer, notamment, les mesures d'éloignement. En revanche, cet arrêté ne prévoit aucune délégation à l'effet de signer les interdictions de retour. Il en résulte que l'interdiction de retour prononcée à l'encontre de M. A est entachée d'incompétence.

3. En deuxième lieu, en vertu des dispositions du 1° de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire lorsque celui-ci ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le préfet, qui a reproduit ces dispositions, puis a relevé notamment l'entrée irrégulière en France de l'intéressé, dépourvu de titre de séjour, a suffisamment motivé la mesure d'éloignement au regard des prescriptions de l'article L.613-1 du même code.

4. Le 3° de l'article L.612-2 du code prévoit que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire s'il existe un risque que l'étranger se soustraie à l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. En vertu de l'article L.612-3, ce risque peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : " 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ". Le préfet a reproduit les dispositions précitées de l'article L.612-2 et s'est référé sans autres précisions à l'article L.612-3. Toutefois, en mentionnant que l'intéressé, entré irrégulièrement en France, n'a pas sollicité de titre de séjour et qu'il s'est soustrait à l'exécution de précédentes mesures d'éloignement, il l'a mis à même de connaître les éléments de droit et de fait fondant la décision de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, qu'il a suffisamment motivée, conformément aux prescriptions de l'article L.613-2.

5. En dernier lieu, le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui s'adresse uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union, est inopérant. M. A a été interpellé dans le cadre d'un contrôle d'identité le 31 octobre 2022. Il ressort du procès-verbal d'audition dressé le même jour par les services de police qu'il a été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant l'édiction de la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, il n'a pas été porté atteinte à son droit d'être entendu, partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne.

Sur la légalité interne de l'obligation de quitter sans délai le territoire français :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". Né le 9 septembre 1968, entré irrégulièrement en France, M. A indique y résider depuis l'année 1989, mais ne justifie ni de la durée, ni de la continuité de son séjour. Célibataire, sans enfant, il a conservé de fortes attaches familiales au Guyana, où selon ses déclarations consignées dans le procès-verbal du 31 octobre 2022, résident à tout le moins son père et son fils majeur. Dans les circonstances de l'affaire, compte tenu, en outre, des conditions de séjour en France de l'intéressé, qui ne conteste pas s'être soustrait à l'exécution de précédentes mesures d'éloignement, l'obligation de quitter le territoire n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées.

7. Si le requérant fait valoir que le préfet, qui n'établit pas lui avoir notifié les précédentes obligations de quitter le territoire prises à son encontre, s'est fondé à tort sur le défaut d'exécution de ces mesures pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, le seul motif tiré de ce qu'il ne justifiait pas être entré régulièrement en France et qu'il n'avait pas sollicité son admission au séjour suffisait à justifier légalement cette décision. Le moyen tiré de l'inexacte application des dispositions citées au point 4 des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit, dès lors, être écarté.

8. Enfin, les dispositions de l'article L.435-1 du même code relatives à l'admission exceptionnelle au séjour, qui ne prévoient pas l'attribution d'un titre de séjour de plein droit, ne peuvent être utilement invoquées à l'encontre de la mesure d'éloignement.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour prononcée par l'article 2 de l'arrêté du

1er novembre 2022.

Sur les conclusions accessoires :

10. L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique, sur le fondement des articles L.911-1 et L.911-2 du code de justice administrative, ni la délivrance d'un titre de séjour à l'intéressé, ni le réexamen de sa situation. Les conclusions à fin d'injonction ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.

11. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel, les conclusions présentées au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent être accueillies.

D E C I D E :

Article 1er : L'interdiction de retour en France prononcée le 1er novembre 2022 par le préfet de la Guyane à l'encontre de M. A est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Guyane.

Une copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

C. PAUILLAC

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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