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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300643

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300643

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 avril 2023, Mme E D, représentée par Me Marciguey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le même délai et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) subsidiairement d'ordonner un supplément d'instruction concernant les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour estimer que ses problèmes de santé pouvaient être pris en charge en Haïti ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.200 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence et d'une erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;

- le refus de séjour et la décision fixant le pays de renvoi sont insuffisamment motivés ;

- le refus de séjour est pris en méconnaissance des dispositions des articles R.425-11, L.423-23 et L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de séjour et la mesure d'éloignement sont pris en méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- l'obligation de quitter le territoire est prise en méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.612-1 du même code ;

- la décision fixant le pays de renvoi est fondée sur une mesure d'éloignement illégale et prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions de l'article L.721-4 du code.

Par un mémoire en défense et une pièce enregistrés les 5 juin 2023 et 15 février 2024, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi et Me Dumoulin, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante haïtienne, conteste l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur la légalité externe :

2. En premier lieu, la signataire de l'arrêté contesté, Mme B, directrice de l'immigration et de la citoyenneté, disposait, en vertu de l'article 1er de l'arrêté n° R03-2023-01-24-00002 du 24 janvier 2023 d'une subdélégation de M. C, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, à l'effet de signer notamment les refus de séjour et les mesures d'éloignement et M. C disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 1er de l'arrêté n° R03-2022-09-16-00004 du 16 septembre 2022, régulièrement publié. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque en fait.

3. En deuxième lieu, le préfet a visé, d'une part, une demande d'admission au séjour présentée sur le fondement des dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'autre part, les dispositions de l'article L.435-1 du même code. Si Mme D indique avoir également présenté une demande sur le fondement des dispositions de l'article L.425-9 dudit code, le formulaire de demande de titre de séjour signé le 22 mars 2022 ne fait état d'aucune demande en qualité d'étranger malade. Le préfet, qui n'était pas tenu de faire état des problèmes de santé de l'intéressée, a mentionné notamment la date de son entrée en France et les éléments de sa situation familiale. Cette motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

4. En visant notamment les articles L.612-12 et L.721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis en mentionnant l'absence de risque de traitements prohibés par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour en Haïti, le préfet a suffisamment motivé la décision fixant le pays de renvoi.

Sur la légalité interne :

En ce qui concerne le refus de séjour et la mesure d'éloignement :

5. En premier lieu, l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit la délivrance d'une carte de séjour temporaire à l'étranger résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. En vertu du premier alinéa de l'article R.425-11 du même code, pour l'application de l'article L.425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Ces dispositions ne peuvent être utilement invoquées à l'encontre du refus de séjour dès lors, ainsi qu'il a été dit au point 3, que Mme D ne justifie pas avoir présenté une demande en qualité d'étranger malade.

6. En deuxième lieu, les dispositions du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, font obstacle à l'éloignement de l'étranger " résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié.".

7. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'elle envisage de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger, l'autorité préfectorale est tenue de recueillir préalablement l'avis du collège de médecins de l'OFII si elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir que l'intéressé présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une telle mesure d'éloignement.

8. Atteinte par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), Mme D justifie être suivie au centre hospitalier de Cayenne et bénéficier d'un traitement antirétroviral depuis le mois de juillet 2017. Toutefois, ni ces éléments, ni les considérations générales sur le système de santé et l'instabilité politique en Haïti n'établissent l'impossibilité d'y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Dès lors, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées du 9° de l'article L.611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faisant obstacle à l'éloignement des étrangers malades.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". En vertu de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" est délivrée de plein droit à l'étranger dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus.

10. Née le 20 janvier 1986, entrée irrégulièrement en France, Mme D justifie de la continuité de son séjour à compter du mois de décembre 2016. Elle invoque la présence de ses trois enfants de nationalité haïtienne, une fille née en 2008 et des jumelles nées en 2021, toutes de pères inconnus. Dans ces conditions, elle peut poursuivre sa vie familiale hors de France, notamment en Haïti, où résident sa mère et son frère et où elle a vécu l'essentiel de sa vie jusqu'à l'âge de trente ans. Le préfet n'a donc pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. En quatrième lieu, dans les circonstances exposées au point précédent, le préfet ne s'est pas livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de ses décisions sur la situation personnelle de Mme D.

12. En cinquième lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 10 que les filles de Mme D peuvent repartir avec elle. Le préfet n'a donc pas porté atteinte à l'intérêt supérieur de ces enfants, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Enfin, l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit la possibilité d'admission exceptionnelle au séjour de l'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir. En admettant que le préfet aurait entendu se prononcer sur la possibilité d'admettre Mme D au séjour sur le fondement de ces dispositions, qu'il a visées, les éléments exposés aux points 8 et 10 ne constituent pas, par eux-mêmes ou dans leur ensemble, des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels. Le préfet ne s'est donc pas livré à une appréciation manifestement erronée de la situation de l'intéressée en refusant de l'admettre au séjour sur ce fondement.

Sur la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

14. Aux termes de l'article L.612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. ()".

15. Les éléments exposés aux points 8 et 10 ne révèlent aucune circonstance particulière justifiant que soit accordé, à titre exceptionnel, un délai supérieur au délai de droit commun de trente jours prévu par les dispositions précitées. Dès lors, en s'abstenant d'accorder ce délai, le préfet ne s'est pas livré à une appréciation manifestement erronée de la situation de Mme D.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

16. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2, 8 et 10 à 12, l'exception d'illégalité de la mesure d'éloignement invoquée à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi doit être écartée.

17. Les dispositions du cinquième alinéa de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile font obstacle à l'éloignement d'un étranger à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires à l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes duquel : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Mme D qui se borne à faire état de sa pathologie, alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'un traitement antirétroviral ne serait pas disponible en Haïti, ne justifie pas être personnellement exposée, en cas de retour dans ce pays, à des risques de traitements inhumains et dégradants ou à des menaces pour sa vie et sa liberté. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations et des dispositions précitées ainsi que de " l'erreur manifeste d'appréciation " doivent, dès lors, être écartés.

18. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner la mesure d'instruction sollicitée, que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2023. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

M. A F

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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