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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2300657

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2300657

jeudi 27 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2300657
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantGHAEM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 22 avril et 10 août 2023, Mme K E, M. C J, M. B L F et Mme I G, représentés par Me Ghaem, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° R03-2023-03-23-00002 du 23 mars 2023 par lequel le préfet de la Guyane a ordonné l'évacuation et la destruction des constructions bâties illicitement sur les parcelles BR 1052, 1053 et 1054 situées au 1693 avenue mère Theresa à Cayenne ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, subsidiairement, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence, d'une part, d'un rapport motivé établi par les services chargés de l'hygiène et de la sécurité placés sous l'autorité du représentant de l'Etat dans le département et de proposition de relogement ou d'hébergement d'urgence adaptée, d'autre part, du diagnostic social prévu par la circulaire interministérielle INTK1233053C du 26 août 2012 relative à l'anticipation et à l'accompagnement des opérations d'évacuation des campements illicites et l'instruction du Gouvernement du 25 janvier 2018 visant à donner une nouvelle impulsion à la résorption des campements illicites et des bidonvilles ;

- il est fondé sur des faits matériellement inexacts ; il est pris en méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par des mémoires en intervention enregistrés les 26 avril et 10 août 2023, l'association Médecins du Monde et la Ligue des droits de l'Homme, représentées par Me Ghaem, demandent qu'il soit fait droit aux conclusions de la requête.

Elles font valoir que les opérations similaires menées en Guyane ne sont quasiment jamais assorties de solutions de relogement adaptées, puis qu'en l'espèce, certains habitants ont indiqué que le diagnostic social mené par le CCAS de Cayenne a été très succinct, aucune information concernant les revenus, la scolarisation des enfants ou l'état de santé n'ayant été sollicitée.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 août 2023, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête, en opposant le défaut d'intérêt à agir des requérants, qui ne justifient pas de leur domiciliation sur les parcelles, et l'irrecevabilité de l'intervention des associations, puis en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2011-725 du 23 juin 2011 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lacau,

- les conclusions de M. Gillmann, rapporteur public,

- et les observations de Me Pialou substituant Me Ghaem pour les requérants, puis celles de M. D pour le préfet de la Guyane.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa du I de l'article 11-1 de la loi du 23 juin 2011 portant dispositions particulières relatives aux quartiers d'habitat informel et à la lutte contre l'habitat indigne dans les départements et régions d'outre-mer, issu de l'article 197 de la loi du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique : " I.- À Mayotte et en Guyane, lorsque des locaux ou installations édifiés sans droit ni titre constituent un habitat informel au sens du deuxième alinéa de l'article 1er-1 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, forment un ensemble homogène sur un ou plusieurs terrains d'assiette et présentent des risques graves pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publique, le représentant de l'État dans le département peut, par arrêté, ordonner aux occupants de ces locaux et installations d'évacuer les lieux et aux propriétaires de procéder à leur démolition à l'issue de l'évacuation. () ".

2. Ces dispositions ont pour objet de doter l'autorité administrative, confrontée dans les départements de Mayotte et de la Guyane à un phénomène massif d'habitat informel illicite, des moyens de répondre aux menaces qui en découlent, tant en raison des atteintes à la propriété que des risques de troubles à l'ordre public, ainsi que pour la santé et la salubrité publiques.

3. Mme E, M. J, son conjoint, Mme G et M. F, alors son compagnon, contestent l'arrêté n° R03-2023-03-23-00002 du 23 mars 2023 par lequel le préfet de la Guyane a ordonné, sur le fondement des dispositions précitées, l'évacuation et la démolition des locaux des constructions bâties illicitement sur les parcelles BR 1052, 1053 et 1054 situées au 1693 avenue mère Theresa à Cayenne.

Sur l'intervention :

4. Est recevable à former une intervention toute personne qui justifie d'un intérêt suffisant eu égard à la nature et à l'objet du litige.

5. En premier lieu, l'arrêté contesté, susceptible d'affecter de façon spécifique l'accès au logement et le respect de la vie privée et familiale de personnes en situation de précarité occupant des habitats informels, soulève, de ce fait, des questions dont la portée excède son seul objet local. Par suite, alors même qu'elle présente un champ d'action national, la ligue des droits de l'homme, qui, aux termes de ses statuts, a notamment pour objet la défense des principes énoncés dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et le combat contre " l'injustice, l'illégalité, l'arbitraire, l'intolérance, toute forme de racisme et de discrimination () et plus généralement toute atteinte au principe fondamental d'égalité entre les êtres humains ", justifie d'un intérêt lui donnant qualité pour intervenir à l'encontre de cet arrêté.

6. En second lieu, en vertu de l'article 1er de ses statuts, l'association Médecins du Monde a pour objet " de soigner les populations les plus vulnérables, dans des situations de crises et d'exclusion partout dans le Monde et en France ; Médecins du Monde révèle les risques de crise et de menaces pour la santé et la dignité afin de contribuer à leur prévention. Médecins du Monde dénonce par ses actions de témoignage les atteintes aux droits de l'homme () En France, l'association déploie son action au niveau national et au niveau local, elle a donc intérêt à agir en justice pour la protection des personnes () ou pour faire valoir les droits des populations vulnérables ". Dans les circonstances particulières de l'affaire, l'association, qui indique sans être sérieusement contredite s'inscrire localement, au-delà d'un simple accès aux soins, dans une démarche d'accompagnement global des populations en situation précaire et organiser notamment des maraudes et des consultations médicales et sociales dans les quartiers d'habitat informel, peut être regardée comme justifiant d'un intérêt suffisant à intervenir.

Sur la légalité de l'arrêté du 23 mars 2023 :

7. En premier lieu, l'arrêté contesté est pris aux visas de la loi du 23 juin 2011 et de l'article 197 de la loi du 23 novembre 2018. Il se réfère aux rapports établis les 14 mai 2022 et 14 mai 2023 par l'agence régionale de santé, mentionne que vingt-six familles ont édifié sur les parcelles en cause sans droit ni titre des constructions précaires constituant un ensemble homogène d'habitats informels, fait état des risques occasionnés par l'absence d'installations électriques sécurisées, puis relève le caractère irrémédiable de l'insalubrité constatée. Cette motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 1° et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Si les requérants font valoir que " le tableau annexé à l'arrêté ne permet pas de tenir pour établi que des " propositions de solution d'hébergement ou de logement adaptées " auraient été faites aux familles présentes dans le périmètre ", cette argumentation relative au bien-fondé de l'arrêté en cause est sans incidence sur la régularité de cet acte.

8. En deuxième lieu, les requérants invoquent l'absence de mise en œuvre du diagnostic social préalable préconisé par le point 2 de la circulaire interministérielle INTK1233053C du 26 août 2012 relative à l'anticipation et à l'accompagnement des opérations d'évacuation des campements illicites et par l'instruction du Gouvernement du 25 janvier 2018 visant à donner une nouvelle impulsion à la résorption des campements illicites et des bidonvilles.

9. Il ressort des pièces du dossier qu'une enquête sociale a été menée du 16 février au 3 mars 2022, puis en mars 2023 par les agents du service de l'urbanisme de la ville de Cayenne et la police municipale pour le recensement des habitants, au cours de laquelle plusieurs avis de passage ont été apposés sur les portes des habitations dont les familles étaient absentes, invitant les occupants à se faire recenser par le centre communal d'action sociale (CCAS). Des agents du CCAS, parmi lesquels une assistante sociale, se sont rendus sur les lieux notamment le 27 février 2023. La direction générale de la cohésion et des populations de la préfecture de la Guyane a ainsi pu définir les besoins des familles ayant accepté de participer à l'enquête. Dans ces conditions, en admettant même que les énonciations de la circulaire et de l'instruction citées au point précédent puissent être utilement invoquées, le moyen tiré de l'absence de diagnostic social préalable doit en tout état de cause être écarté.

10. En troisième lieu, le deuxième alinéa du I de l'article 11-1 de la loi du 23 juin 2011 prévoit qu'un rapport motivé établi par les services chargés de l'hygiène et de la sécurité placés sous l'autorité du représentant de l'Etat dans le département et une proposition de relogement ou d'hébergement d'urgence adaptée à chaque occupant sont annexés à l'arrêté. Cette obligation implique la prise en compte, au vu des résultats de l'enquête sociale et au regard des moyens disponibles, de la situation personnelle et familiale des personnes concernées, notamment la vulnérabilité particulière de certaines d'entre elles ou la scolarisation des enfants.

11. Il ressort des pièces du dossier que, conformément aux dispositions précitées, deux techniciens de l'agence régionale de santé ont établi, le 28 février 2023, un rapport de visite, qui a été annexé à l'arrêté en cause. Suite au recensement évoqué au point 9, le CCAS de Cayenne a rédigé un compte-rendu des propositions de relogement adaptées à la situation des familles, qui a également été annexé à l'arrêté. Les requérants font valoir que le tableau de recensement global réalisé par le CCAS ne comporte en ce qui les concerne aucune indication sur les solutions proposées. Toutefois, Mme E, son conjoint M. J, tous deux en situation irrégulière, et Mme G se sont abstenus de participer au recensement organisé par le CCAS. Mme E et Mme G, qui ne peuvent utilement se prévaloir de leur méconnaissance de la langue française, ont d'ailleurs signé, le 3 mars 2022, une attestation de refus d'accompagnement dans un processus de relogement, par lesquelles elles s'engageaient à se reloger par leurs propres moyens. Enfin, si M. F, qui a d'ailleurs bénéficié avec sa nouvelle compagne d'un avis favorable émis postérieurement à l'arrêté contesté par la commission territoriale d'hébergement réunie le 22 mai 2023, a été simplement orienté vers le service intégré d'accueil et d'orientation (115) faute de place disponible, il n'établit pas que lui-même ou ses deux enfants nés en 2017 et 2020 présentaient une vulnérabilité particulière à la date à laquelle le préfet a pris son arrêté. Dans ces conditions, alors, ainsi qu'il a été dit au point précédent, que le respect de l'obligation de relogement s'apprécie également au regard des moyens disponibles, compte tenu de la saturation des dispositifs d'hébergement d'urgence, l'arrêté en cause, en tant qu'il concerne les requérants, ne peut être regardé comme pris à l'issue d'une procédure irrégulière.

12. En quatrième lieu, le rapport de visite de la parcelle BR 1054 établi le 28 février 2023 suite aux constatations de deux techniciens de l'agence régionale de santé identifie un ensemble de seize logements précaires constitués de matériaux de construction hétéroclites, bâtis à flanc de colline, présentant dans leur ensemble " des caractéristiques de dégradation avancée ". Il fait état des carences structurelles des charpentes, toitures et fondations et précise que le mauvais état général des bâtis, ossatures et couvertures engendre une instabilité structurelle du bâti. Il relève l'absence d'installations électriques sécurisées, occasionnant un grave danger d'électrocution et d'incendie, l'absence d'alimentation en eau potable et d'installations sanitaires, puis l'absence de dispositifs de collecte et d'évacuation des eaux pluviales et de dispositifs d'assainissement, augmentant le risque infectieux. Dans un contexte où compte tenu des risques de mouvements de terrain mentionnés sur le secteur du Mont Baduel par le plan de prévention des risques naturels littoraux de l'Ile de Cayenne, qui classe les parcelles en cause en zone bleue correspondant à un risque moyen d'inondation, les constructions autorisées sont assorties de prescriptions particulières, il ressort du rapport de visite que les risques de glissement de terrain sont aggravés par la forte érosion des sols au niveau des fondations et des accès. Le rapport de visite fait ensuite état de l'absence de voirie et d'accès aux services de secours, puis de la présence de nombreux gîtes larvaires. En conclusion, il relève un " caractère d'insalubrité manifeste ". En outre, les deux rapports d'information assortis de photographies établis le 2 mars 2023 par les brigadiers de la police municipale de Cayenne qui accompagnaient les techniciens de l'agence régionale de santé lors de la visite du 27 février 2023, l'un pour les parcelles BR 1052 et 1053, l'autre pour la parcelle BR 1054, confirment l'édification de seize logements précaires sur cette dernière parcelle et font état de la présence de " nombreuses habitations vétustes construites de bois et de tôle " sur les deux premières. Ils relèvent la présence de câbles électriques branchés illégalement et confirment tant l'absence d'eau potable et de dispositif d'évacuation des eaux que les difficultés d'accès par un chemin principal étroit en pente " abrupte et dangereuse " et des nuisances environnementales. Compte tenu tant de ces constatations, qui font foi jusqu'à preuve du contraire, que des photographies versées au dossier, en estimant que les constructions en cause présentaient des risques graves pour la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publique au sens des dispositions citées au point 1 du premier alinéa du I de l'article 11-1 de la loi du 23 juin 2011, le préfet ne s'est pas fondé sur des faits matériellement inexacts.

13. En dernier lieu, eu égard à la nécessité de sécurité publique justifiant l'édiction des mesures contestées compte tenu tant des risques sanitaires liés à l'insalubrité que des risques d'éboulement de terrain et d'effondrement des constructions, alors même qu'il impliquait le départ des occupants, notamment des enfants scolarisés, l'arrêté en cause n'a pas porté une atteinte manifestement illégale à leur vie privée et familiale et à l'intérêt supérieur de leurs enfants. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent, dès lors, être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir soulevée par le préfet de la Guyane, que les requérants ne sont pas fondés à demander l'annulation de l'arrêté du 23 mars 2023. Leur requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de l'association Médecins du monde et de la Ligue des droits de l'Homme est admise.

Article 2 : La requête de Mme E, M. J, Mme G et M. F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme K E, première requérante dénommée, à la ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche, puis à l'association Médecins du monde et à la Ligue des droits de l'Homme.

Une copie en sera adressée au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 6 février 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Rolin, présidente,

Mme Lacau, première conseillère,

Mme Marcisieux, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2025.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULa présidente,

Signé

E. ROLINLa greffière,

Signé

M. A H

La République mande et ordonne à la ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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