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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2301023

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2301023

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2301023
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantMARCIGUEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 juin 2023, M. C D, représenté par Me Marciguey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2023 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, d'une part, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui remettre une autorisation provisoire de séjour, d'autre part, de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.200 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. D soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire et la décision refusant un délai de départ volontaire sont insuffisamment motivées ;

- l'obligation de quitter le territoire est prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, entachée d'un défaut d'examen particulier, prise en méconnaissance des articles L.541-1 et L.541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est privée de base légale, prise en méconnaissance des articles L.612-2 et L.612-3 du même code, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de renvoi et l'interdiction de retour sont fondées sur une mesure d'éloignement illégale ;

- la décision fixant le pays de renvoi a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L.721-4 du code ;

- l'interdiction de retour est prise en méconnaissance des articles L.612-6 et L.612-10 du code et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juillet 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi et Me Dumoulin, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant haïtien, conteste l'arrêté du 7 avril 2023 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

Sur la légalité externe :

2. Le signataire de l'arrêté contesté, M. B, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par les articles 1er et 4 de l'arrêté n° R03-2022-09-16-00004 du 16 septembre 2022, régulièrement publié, qui n'a été abrogé qu'à compter de la publication de l'arrêté n° R03-2023-08-23-00003 du 23 août 2023, à l'effet de signer notamment les mesures d'éloignement et les interdictions de retour. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait.

3. En vertu des dispositions du 1° du I de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire lorsque celui-ci ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le préfet, qui a reproduit ces dispositions, puis a relevé l'entrée irrégulière en France de M. D et l'absence de titre de séjour, a suffisamment motivé la mesure d'éloignement au regard des prescriptions du premier alinéa de l'article L.613-1 du code.

4. Le 3° de l'article L.612-2 du même code prévoit que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire s'il existe un risque que l'étranger se soustraie à l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. En vertu du 1° de l'article L.612-3, ce risque peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, si l'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Si le préfet a reproduit les dispositions de l'article L.612-2 et s'est référé sans autres précisions à l'article L.612-3, en mentionnant l'entrée irrégulière en France de l'intéressé, il l'a mis à même de connaître les éléments de droit et de fait fondant la décision de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, qu'il a suffisamment motivée, conformément aux prescriptions de l'article L.613-2 du code.

5. Le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui s'adresse uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union, est inopérant. M. D a été interpellé dans le cadre d'un contrôle d'identité le 7 avril 2023. Il ressort du procès-verbal d'audition dressé le même jour par les services de police qu'il a été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant l'édiction de la mesure d'éloignement envisagée. S'il fait valoir qu'il n'a pas été mis à même de produire les justificatifs de sa présence en France, de son intégration professionnelle et de l'enregistrement de sa demande de réexamen au titre de l'asile, il n'est pas établi que ces éléments auraient pu influer sur le sens de la décision du préfet. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement n'a pas porté atteinte au droit de M. D d'être entendu, partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne.

Sur la légalité interne :

6. Si M. D fait valoir, d'une part, que le préfet a visé le précédent arrêté prononcé à son encontre le 17 février 2020 sans précisions sur sa demande de réexamen au titre de l'asile le 18 juin 2020, d'autre part, qu'il a semblé émettre des doutes sur son identité en mentionnant " M. A se disant D C ", il ressort des mentions de l'arrêté contesté que le préfet, qui s'est référé à son numéro dans l'application de gestion des dossiers des ressortissants étrangers en France (AGDREF), puis a fait état notamment de la date de son entrée en France et de ses fortes attaches familiales en Haïti, s'est livré à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressé avant de prononcer la mesure d'éloignement.

7. Il résulte des articles L.541-1 et L.541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le demandeur d'asile bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. En vertu de l'article L.531-41 du même code, constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure. En vertu de l'article R.531-35 dudit code, les demandes de réexamen donnent lieu à une nouvelle demande d'enregistrement auprès du préfet compétent. Si le requérant, dont la demande d'asile a été rejetée le 23 septembre 2019, invoque sa demande de réexamen présentée le 18 juin 2020, il ressort des mentions de la fiche " TelemOfpra " produite en défense, dont les mentions ne sont pas sérieusement contestées, que cette demande a été rejetée comme irrecevable par une décision du 22 juin 2020 notifiée le 27 juillet suivant. Son recours devant la Cour nationale du droit d'asile a été également rejeté comme irrecevable par une ordonnance du 16 novembre 2020 notifiée le 9 décembre suivant. Le préfet n'a donc pas fait une inexacte application des dispositions précitées des articles L.541-1 et L.541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Né le 10 octobre 1979, M. D est entré irrégulièrement en France en août 2019 à l'âge de trente-neuf ans. S'il invoque la présence en Guyane d'une cousine et d'une nièce, célibataire et sans enfants, il peut poursuivre sa vie privée et familiale en Haïti où, selon ses déclarations consignées dans le procès-verbal du 7 avril 2023, résident les autres membres de sa famille. Les risques encourus en cas de retour dans ce pays ne peuvent être utilement invoqués à l'encontre de la mesure d'éloignement, qui n'a, par elle-même, ni pour objet ni pour effet de fixer le pays de renvoi. Enfin, le requérant ne saurait davantage se prévaloir de la promesse d'embauche au sein de la société Pro Bat97 rédigée le 2 mai 2023, postérieurement à l'arrêté contesté, dont la légalité s'apprécie à la date de son édiction. Dans les circonstances de l'affaire, le préfet ne s'est pas livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de la mesure d'éloignement sur la situation personnelle de M. D.

9. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2, 3 et 5 à 8, l'exception d'illégalité de la mesure d'éloignement invoquée à l'encontre de la décision refusant un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de renvoi et l'interdiction de retour doit être écartée.

10. La décision refusant un délai de départ volontaire, prise en application des dispositions citées au point 4 des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas privée de base légale. Si le requérant se prévaut de sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile, ainsi qu'il a été dit au point 7 cette demande était définitivement rejetée à la date à laquelle le préfet a pris son arrêté. S'il invoque ses garanties de représentation et les " difficultés de trajet pour rentrer en Haïti ", compte tenu notamment de son entrée irrégulière en France, du rejet de sa demande d'asile, de l'absence de demande de titre de séjour sur un autre fondement, puis du défaut d'exécution de la précédente mesure d'éloignement, le préfet n'a pas fait une inexacte application des articles L.612-2 et L.612-3. Le moyen tiré de " l'erreur manifeste d'appréciation " doit en tout état de cause être écarté.

11. L'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit, sous réserve de circonstances humanitaires, que toute obligation de quitter sans délai le territoire français est assortie d'une interdiction de retour. En vertu du premier alinéa de l'article L.612-10, la durée de cette interdiction de retour est fixée compte tenu de la durée de présence sur le territoire, de la nature et de l'ancienneté des liens avec la France, de l'existence d'une précédente mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public. En l'absence de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle au prononcé d'une telle mesure et compte tenu des éléments exposés aux points précédents, le préfet a pu légalement prononcer une interdiction de retour d'une durée de deux ans. Le moyen tiré de " l'erreur manifeste d'appréciation " doit en tout état de cause être écarté.

12. Les dispositions du cinquième alinéa de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile font obstacle à l'éloignement d'un étranger à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires à l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes duquel : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". M. D ne justifie pas qu'à la date à laquelle le préfet a pris son arrêté, il était personnellement exposé à de tels risques en cas de retour en Haïti. Les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions précitées et de " l'erreur manifeste d'appréciation ", doivent, dès lors, être écartés. Toutefois, s'il est vrai que la légalité d'un acte s'apprécie à la date de son édiction, il appartiendrait à l'administration de s'abstenir d'exécuter la mesure d'éloignement à destination d'Haïti si un changement dans les circonstances de fait aurait pour conséquence de faire obstacle à cette mesure.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 7 avril 2023. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

C. NICANOR

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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