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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2301142

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2301142

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2301142
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantBALIMA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 15 juin 2023 sous le n° 2301142, M. B D, représenté par Me Balima, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 décembre 2022 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " l'autorisant à travailler, subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2.000 euros au titre des articles

L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. D soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- le refus de l'admettre au séjour est entaché d'erreurs de fait et d'incompétence négative ;

- le refus de séjour et l'obligation de quitter le territoire sont insuffisamment motivés et pris en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions des articles L.423-23 et L.435-1 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; ils portent atteinte au droit à l'éducation garanti par le préambule de la Constitution.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 juillet 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi et Me Dumoulin, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Par un courrier du 7 juin 2024, en application de l'article R.611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur le moyen d'ordre public tiré de ce que, compte tenu de l'abrogation implicite de la mesure d'éloignement par l'édiction d'une nouvelle mesure le 13 décembre 2023, les conclusions de la requête dirigées contre cette décision et celle fixant le pays de renvoi sont privées d'objet.

II. Par une requête enregistrée le 26 avril 2024 sous le n° 2400536, M. B D, représenté par Me Balima, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 décembre 2023 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " l'autorisant à travailler, subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2.000 euros au titre des articles

L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. D soutient que :

- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de renvoi sont insuffisamment motivées ;

- l'obligation de quitter le territoire est entachée d'erreurs de fait et d'incompétence négative ; elle est prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que des dispositions des articles L.423-23 et L.435-1 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle porte atteinte au droit à l'éducation garanti par le préambule de la Constitution.

La requête a été communiquée le 29 avril 2024 au préfet de la Guyane, qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux requêtes enregistrées sous les n°s 2301142 et 2400536, qu'il y a lieu de joindre pour y statuer par un seul jugement, M. D, ressortissant haïtien, conteste, d'une part, l'arrêté du 8 décembre 2022 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi, d'autre part, l'arrêté du 13 décembre 2023 par lequel le préfet lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur l'étendue du litige :

2. L'édiction d'une mesure d'éloignement a nécessairement pour effet d'emporter l'abrogation des mesures antérieurement prononcées à l'égard de la même personne. En l'espèce, l'arrêté du 13 décembre 2023 a implicitement mais nécessairement abrogé la mesure d'éloignement prononcée le 8 décembre 2022. Les conclusions dirigées contre cette décision et la décision fixant le pays de renvoi sont, dès lors, privées d'objet. Il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur la légalité externe :

En ce qui concerne la compétence des signataires :

3. La signataire de l'arrêté du 8 décembre 2022, Mme C, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, disposait, en vertu de l'article 2 de l'arrêté

n° R03-2022-11-21-00002 du 21 novembre 2022, d'une subdélégation de M. A, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, à l'effet de signer notamment les refus de séjour en cas d'absence ou d'empêchement de Mmes E et Schmidt. Il n'est pas établi que ces dernières n'étaient pas absentes ou empêchées et M. A disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 1er de l'arrêté

n° R03-2022-09-16-00004 du 16 septembre 2022, régulièrement publié. Le signataire de l'arrêté du 13 décembre 2023, M. A, disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par les articles 1er et 6 de l'arrêté n° R03-2023-12-12-00003 du 12 décembre 2023 publié le même jour, à l'effet de signer tous les actes relevant de ses attributions en prévoyant des exceptions, qui n'incluent pas les décisions prises en matière de police des étrangers. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence des signataires manque en fait.

En ce qui concerne la motivation du refus de séjour opposé le 8 décembre 2022 :

4. Pour refuser d'admettre M. D au séjour, le préfet a mentionné sa demande présentée le 1er avril 2022 sur le fondement des articles L.423-21 et L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis a fait état de la date de son entrée en France après avoir atteint l'âge de treize ans et des éléments de sa situation familiale. Cette motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

En ce qui concerne la motivation de l'arrêté du 13 décembre 2023 :

5. En vertu des dispositions du 1° du I de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire lorsque celui-ci ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Le préfet, qui a reproduit ces dispositions, puis a relevé l'entrée irrégulière en France de l'intéressé et l'absence de titre de séjour, a suffisamment motivé la mesure d'éloignement au regard des prescriptions du premier alinéa de l'article L.613-1 du même code.

6. Le moyen tiré du défaut de motivation de la décision distincte fixant le pays de renvoi est inopérant à l'encontre des décisions en litige.

Sur la légalité interne :

7. En premier lieu, il ne ressort ni des mentions des arrêtés contestés, ni d'aucune autre pièce des dossiers que le préfet se serait fondé sur des faits matériellement inexacts ou qu'il aurait méconnu l'étendue de sa compétence.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". En vertu de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" est délivrée de plein droit à l'étranger dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus.

9. Né le 5 octobre 2004, M. D justifie de son entrée en France en novembre 2018 à l'âge de quatorze ans. S'il invoque la présence en Guyane d'un frère et d'une sœur, il ne justifie pas de la régularité de leur séjour aux dates auxquelles le préfet a pris ses arrêtés. Son autre sœur qui bénéficiait d'une carte de séjour pluriannuelle expirée depuis le

20 septembre 2022, réside en métropole. Ayant obtenu le brevet et le baccalauréat professionnel respectivement en 2020 et en 2022, le requérant fait valoir qu'il préparait, à la date à laquelle le préfet a pris ses arrêtés, une licence d'administration économique et sociale à l'université de Guyane. Toutefois, célibataire et sans enfants, il peut poursuivre sa vie privée et familiale et ses études hors de France, notamment en Haïti où il n'allègue pas être dépourvu de toute attache. Dans les circonstances de l'affaire, le préfet n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En troisième lieu, l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit la possibilité d'admission exceptionnelle au séjour de l'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir. Ces dispositions, qui ne prévoient pas l'attribution d'un titre de séjour de plein droit, ne peuvent être utilement invoquées à l'encontre de la mesure d'éloignement du 13 décembre 2023. En admettant que, par son arrêté du 8 décembre 2022, le préfet aurait entendu se prononcer sur la possibilité d'admettre M. D au séjour sur le fondement de ces dispositions, qu'il a visées, aucun des éléments exposés au point précédent ne constituent, par eux-mêmes ou dans leur ensemble, des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels. Le préfet ne s'est donc pas livré à une appréciation manifestement erronée de la situation de l'intéressé en refusant de l'admettre au séjour sur ce fondement.

11. Enfin, M. D pouvant poursuivre ses études hors de France, aucune atteinte au principe d'égal accès à l'instruction garanti par le treizième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère celui de la Constitution de 1958, n'est caractérisée.

12. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 11 que M. D n'est fondé à demander l'annulation ni du refus de séjour opposé par l'article 1er de l'arrêté du

8 décembre 2022, ni de l'arrêté du 13 décembre 2023. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. D dirigées contre la mesure d'éloignement et la décision fixant le pays de renvoi prises à son encontre le

8 décembre 2022 par le préfet de la Guyane.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

C. NICANOR

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR, 2400536

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