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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2301923

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2301923

jeudi 29 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2301923
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantRICCI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2023, M. A B, représenté par Me Ricci, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'Etat à lui verser une somme de 67 107 euros à titre de provision à valoir sur l'indemnisation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subi, pour la période allant du 1er janvier 2019 au 31 mai 2023, augmentée des intérêts capitalisés ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que son avocat renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

M. B soutient que :

- sa créance présente un caractère non sérieusement contestable dès lors que ses conditions de détention ont été particulièrement attentatoires à sa dignité humaine ;

- pour la période allant du 21 septembre 2016 au 21 septembre 2020 et du 11 octobre 2021 à la date du dépôt de la requête, en raison de la surpopulation carcérale, il a bénéficié d'un espace vital individuel inférieur à 3 mètres carrés ; son intimité n'a pas été respectée en raison de l'absence de cloisons séparant les sanitaires du reste de la pièce ; la mise en place de rideaux de douche fins non opaques ne constitue pas un cloisonnement efficace permettant de préserver son intimité ; par ailleurs, les fibres des tissus sont rapidement malodorantes et sales alors qu'elles se trouvent à proximité immédiate du lieu de prise de repas ; les douches situées dans les cours de promenade n'offrent aucune intimité en raison de l'absence de séparation alors que perdure la pratique tendant à refuser l'accès aux douches intérieures ; la distribution des repas du midi et du soir se fait indifféremment, sans prise en compte des besoins individualisés ; il a été victime d'une alimentation insuffisante, ce qui l'expose à des risques avérés pour sa santé ; la température des plateaux repas n'est pas maintenue de manière uniforme ; le conditionnement des repas pour leur distribution méconnaît les règles du code de la santé publique en matière d'hygiène sanitaire ; les conditions matérielles ont été insuffisantes dès lors que le nombre de douches est insuffisant au regard du nombre de détenus, ce qui génère des tensions et risques de violences physiques entre les détenus, que les douches extérieures situées dans les cours de promenade sont dépourvues d'abri, trop petites et monopolisées par des détenus qui jouent au football au détriment de ceux qui souhaitent pratiquer d'autres exercices physiques, que le centre pénitentiaire est dépourvu de machine à laver dans les quartiers au sein desquels il a séjourné, le contraignant à laver son linge à la main ce qui porte atteinte à sa dignité, que les quartiers ne disposent pas d'équipement pour étendre les linges, que les détenus disposent d'une pelle et d'une balayette pour entretenir leur cellule, ce qui les contraint à s'accroupir le long du sol et que les cuillères jetables fournies pour s'alimenter sont renouvelés une fois par semaine à raison de deux cuillères par détenu, ce qui les oblige à s'alimenter une semaine entière avec des couverts jetables dégradés ; ses conditions de détention présentent des risques pour sa santé en raison des conditions d'hygiène et de salubrité insuffisantes ; la peinture des murs se décolle, les murs sont recouverts de moisissure, les douches sont dans un état d'hygiène déplorable et dépourvues de séparation, les locaux de l'établissement pénitentiaire sont dégradés notamment en raison de l'usure dans le temps aggravé par le climat humide et chaud ainsi que d'un défaut d'entretien ;

- pour sa période de détention comprise entre le 22 septembre 2020 et le 11 octobre 2021 au centre pénitentiaire d'Argentan, il a subi un dysfonctionnement chronique de l'établissement au niveau de la qualité du chauffage et le grammage des repas distribués était insuffisant ce qui constitue un risque pour sa santé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 février 2024, le ministre de la justice, garde des sceaux conclut au rejet de la requête en toutes ses conclusions.

Le ministre fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable faute de liaison du contentieux ;

- à titre subsidiaire, les conclusions indemnitaires portant sur les conditions de détention au titre de la période antérieure au 1er janvier 2019 doivent être rejetées, en application de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription quadriennale ; seuls les préjudices liés aux conditions de détention au centre pénitentiaire relèvent de la compétence du tribunal de céans ;

- les fautes sur lesquelles le requérant fonde sa demande indemnitaire présentent un caractère sérieusement contestable ; durant les périodes non prescrites, M. B a toujours bénéficié d'un espace individuel au moins égal à 4,5 m² ; eu égard à la mission de sécurité du personnel de surveillance de l'administration pénitentiaire, ceux-ci doivent pouvoir surveiller visuellement l'intérieur des cellule ; le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly a acquis et installé trois-cents rideaux opaques en décembre 2019, à titre provisoire, dans l'attente de l'installation de cloisons durables et robustes garantissant l'intimité des personnes détenues ; l'aménagement d'un cloisonnement partiel des toilettes permet de concilier la préservation de l'intimité des personnes détenues et les contraintes inhérentes à la sécurité en permettant au personnel pénitentiaire d'assurer sa mission de protection des détenus ; le requérant n'établit pas que ce dispositif serait insuffisant au regard des exigences d'hygiène et de salubrité poursuivies ou qu'il porterait une atteinte disproportionnée aux stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; les douches et sanitaires extérieures sont nettoyés par les auxiliaires de cours de promenade deux fois par jour, le matin et l'après-midi ; un marché a été signé en octobre 2022 avec une société pour l'installation de douches et le cloisonnement des sanitaires de l'ensemble des cellules qui n'en sont pas encore pourvues ; l'installation de douches dans chaque cellule permettra d'éviter l'utilisation des douches extérieures ; les auxiliaires d'étage ont la charge du nettoyage des douches intérieures, lequel est effectué quotidiennement ; en moyenne, il existe deux douches intérieures par secteur ; le quartier détention homme n°5 comptabilise quarante-et-une douches ; des travaux d'aménagement des espaces sanitaires sont en cours pour le quartier mineur, terminés pour le quartier semi-liberté et commencent en janvier 2024 pour le quartier femme ; les menus sont élaborés selon un plan alimentaire adapté à la culture et aux traditions ultramarines ; le requérant, qui se borne à alléguer des généralités, notamment sur le grammage, n'établit pas nécessiter d'un régime spécifique et ne justifie pas d'un certificat médical attestant de l'insuffisance d'alimentation alléguée ; la cuisine utilisée actuellement est opérationnelle et dans un état d'utilisation satisfaisant ; les couverts en plastiques distribués sont réutilisables et peuvent être nettoyés quotidiennement ; les cours de promenade font l'objet d'un entretien quotidien ; si la responsabilité de la propreté des locaux repose, pour partie, sur l'administration, elle repose également sur la population carcérale et chaque personne détenue est tenue de nettoyer sa cellule ; plusieurs actions ont été déployées afin de lutter contre la prolifération des nuisibles et amoindrir leur nombre dans l'établissement ; le nettoyage des parties communes est réalisé par cent-quatorze personnes détenues, classées au service général, en qualité d'auxiliaires d'unité de vie, d'auxiliaires corvées intérieures et d'auxiliaires sport ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

1. M. B a été détenu au sein du centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly du 21 septembre 2016 au 23 septembre 2020 puis du 11 octobre 2020 au 11 novembre 2023. Par la présente requête, l'intéressé demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 67 107 euros à titre de provision à valoir sur la réparation de ses préjudices qu'il estime avoir subi en raison ses conditions de détention pour la période allant du 1er janvier 2019 au 31 mai 2023, augmentée des intérêts capitalisés.

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle qui résulte du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Il résulte des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, qui sont applicables aux demandes de provision présentées sur le fondement de l'article R. 541-1 du même code, qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au paiement d'une somme d'argent est irrecevable.

4. Le ministre de la justice fait valoir que les conclusions de la requête de M. B tendant au versement d'une somme d'argent sont irrecevables à défaut pour l'intéressé de lui avoir adressé une demande tendant au versement d'une somme en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. En dépit de cette fin de non-recevoir soulevée en défense, M. B, qui s'est borné à produire un avis de réception de lettre recommandée indiquant une distribution le 29 juin 2023 à la direction de l'administration pénitentiaire du ministère de la justice sans que cet avis de réception ne puisse être rattaché à un courrier, d'une part, et un courrier datant du mois d'août 2023, postérieur à l'avis de réception, portant " référé provision " et adressé au tribunal administratif de la Guyane, d'autre part, ne saurait être regardé comme justifiant du dépôt d'une demande indemnitaire préalable adressée au ministre de la justice. Par suite, ainsi que l'oppose l'administration en défense et en l'absence, au jour de la présente ordonnance, de toute demande préalable et de toute décision explicite ou implicite statuant sur une telle demande, les conclusions présentées par M. B, tendant à ce que l'Etat soit condamné à lui verser une indemnité provisionnelle en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi, sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

5. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B est manifestement irrecevable. Ainsi, sans qu'il y ait lieu d'accorder au requérant l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sa requête doit être rejetée. Il y a lieu, pour les mêmes raisons, de rejeter les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie, pour information, en sera adressée au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024.

Le juge des référés,

Signé

O. GUISERIX

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. PAUILLAC

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