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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2001311

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2001311

mercredi 26 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2001311
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre ter
Avocat requérantVIGREUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2020, M. A B, représenté par Me Vigreux, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née sur sa demande du 28 juillet 2020 par laquelle la directrice territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle et l'indemnisation du préjudice moral subi du fait d'une situation de harcèlement moral ;

2°) d'enjoindre à la direction territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte de lui accorder la protection fonctionnelle sollicitée et de procéder, à ce titre, à sa mutation à La Réunion dans les plus brefs délais et, à titre subsidiaire, d'imposer la rédaction d'une lettre d'excuses à ses anciens supérieurs hiérarchiques ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice moral subi du fait de la situation de harcèlement moral dont il a été victime ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime d'agissements répétés constitutifs d'une situation de harcèlement moral ; le changement d'affectation qui lui a été imposé participe de ces agissements ;

- sa mutation d'office à La Réunion permettra de faire cesser la situation de harcèlement moral et la dégradation de ses conditions de travail ;

- le préjudice subi du fait de l'atteinte à sa santé et à son image doit être indemnisé à hauteur de 5 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er avril 2022, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé ;

- la réalité et le quantum du préjudice allégué ne sont pas établis.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ramin, premier conseiller,

- et les conclusions de Mme Legrand, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse au service territorial éducatif de milieu ouvert et d'insertion (STEMOI) de la direction territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte, exerçait ses fonctions au quartier des mineurs depuis septembre 2016. Affecté en octobre 2019 à l'unité éducative en milieu ouvert (UEMO) Nord de Mamoudzou, il a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle pour harcèlement moral et l'indemnisation de ses préjudices, par un courrier du 28 juillet 2020 adressé à la directrice territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte, sur lequel est née une décision implicite de rejet. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision, d'enjoindre à l'autorité administrative de lui accorder la protection sollicitée et de condamner l'Etat à la réparation du préjudice moral subi.

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / () ".

3. Aux termes de l'article 11 de la même loi, dans sa rédaction applicable au litige : " I.- A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. / () IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / () ".

4. Les dispositions précitées établissent à la charge de la collectivité publique et au profit des agents publics, lorsqu'ils ont été victimes d'attaques à raison de leurs fonctions, sans qu'une faute personnelle puisse leur être imputée, une obligation de protection à laquelle il ne peut être dérogé, sous le contrôle du juge, que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles le fonctionnaire ou l'agent public est exposé, notamment en cas de harcèlement moral, mais aussi de lui assurer une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances.

5. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.

6. En l'espèce, s'il affirme que la décision portant modification de son compte-rendu d'entretien professionnel de l'année 2017 a fait l'objet de rétention de la part de la directrice du STEMOI et de sa supérieure hiérarchique directe, M. B, qui n'a pas été privé de la possibilité de contester son évaluation devant le présent tribunal, n'apporte aucun élément de nature à l'établir.

7. En outre, il ressort des pièces du dossier que M. B a été placé à plusieurs reprises en congé pour accident de service entre le 24 septembre 2013 et le 15 avril 2018 puis en congé de maladie ordinaire du 4 au 12 septembre 2018, du 16 octobre 2018 au 10 novembre 2018 et du 19 mars 2019 au 13 mai 2019, l'imputabilité au service des rechutes postérieures au 15 avril 2018 ayant été infirmée à la suite d'une contre-visite médicale. Le requérant ne démontre pas avoir systématiquement été, durant ses congés, convoqué à des entretiens fixés dès la date de son retour, destinés à évoquer sa manière de servir, ni même avoir sciemment subi un rappel à l'ordre le jour de l'épreuve d'admissibilité à l'examen de chef de service éducatif de la protection judiciaire de la jeunesse, en mai 2018. S'il est vrai que M. B a été convoqué la veille à la contre-visite du 30 avril 2019, organisée en application de l'article 47-10 du décret du 14 mars 1986 relatif à la désignation des médecins agréés, à l'organisation des comités médicaux et des commissions de réforme, aux conditions d'aptitude physique pour l'admission aux emplois publics et au régime de congés de maladie des fonctionnaires, ce décret ne prévoit pas de délai minimal pour une telle visite, le service a pris soin d'avertir l'agent par téléphone de ce contrôle médical dont la convocation lui a été déposée le 29 avril 2019, et l'intéressé n'en a pas demandé le report.

8. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et en particulier de la note de la directrice territoriale du 7 septembre 2020 qu'au-delà d'un recadrage dont il a dû faire l'objet à son arrivée dans le service en raison d'agissements tendancieux envers une collègue, la manière de servir de M. B a rapidement posé des difficultés. Tandis qu'il était candidat au poste de responsable d'unité éducative (RUE), sur lequel a été retenue une collègue concurrente alors devenue sa responsable hiérarchique directe, les relations avec cette supérieure, caractérisées par une forte opposition de l'agent, se sont dégradées au point que celle-ci a manifesté sa souffrance au travail. Si cette responsable s'épanchait en des termes peu châtiés au sujet de M. B dans des courriels adressés à la directrice de service, ces messages n'avaient pas vocation à être portés à la connaissance de l'intéressé, ni d'autres agents. Compte tenu du constat d'une sous-activité des agents du quartier des mineurs, vérifiée sur une période d'observation de six mois, et en l'absence d'amélioration du comportement du requérant à l'égard de sa hiérarchie, la directrice territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte a affecté M. B au sein de l'UEMO Nord de Mamoudzou, où il n'exerce plus sous l'autorité de son ancienne responsable. Tandis que le requérant était informé de ce que la directrice territoriale envisageait une diminution de l'effectif du quartier des mineurs, cette mesure, qui a permis d'apaiser les tensions, était ainsi justifiée par l'intérêt du service.

9. En outre, si l'administration ne conteste pas que M. B était dépourvu de poste de travail les premiers mois de son arrivée à l'UEMO Nord, ni que l'ordinateur dont il était doté a rencontré des difficultés de fonctionnement pendant environ un an, ces conditions de travail ne peuvent être regardées comme résultant d'une volonté délibérée de la hiérarchie de l'agent. Par ailleurs, si la demande de mutation de M. B à La Réunion n'a pas abouti, celle-ci a reçu un avis favorable de sa hiérarchie et a suivi le circuit habituel des mouvements de mutation.

10. Il résulte de ce qui précède que ces éléments, considérés individuellement ou ensemble, ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral dont M. B aurait été victime de la part de sa responsable hiérarchique directe et de sa directrice de service. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que la protection fonctionnelle et l'indemnisation des préjudices allégués lui ont été refusées. Par suite, ses conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite née sur sa demande du 28 juillet 2020 doivent être rejetées.

11. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction de M. B, ses conclusions indemnitaires, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée à la direction territoriale de la protection judiciaire de la jeunesse de Mayotte.

Délibéré après l'audience du 7 février 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cornevaux, président,

M. Ramin, premier conseiller,

M. Seroc, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2023.

Le rapporteur,

V. RAMIN

Le président,

G. CORNEVAUX

La greffière,

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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