mardi 21 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Mayotte |
| Section | Tribunal Administratif de Mayotte |
| N° Dossier | TA107-2104409 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 novembre 2021, Mme E B demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2021 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler le titre de séjour qu'elle a sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français et lui a interdit d'y revenir pendant une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de renouveler son titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.
Elle soutient que :
- la décision portant refus de renouvellement du titre de séjour est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;
- cette décision est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise sur le fondement d'un refus d'admission au séjour illégal ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- cette décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;
- elle entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas suffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;
- elle entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 septembre 2022, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête est irrecevable, dès lors que la requérante n'a pas établi d'inventaire détaillé en méconnaissance des dispositions de l'article R. 412-2 du code de justice administrative ;
- les moyens soulevés par Mme E B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. A, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E B, ressortissante comorienne née le 20 juillet 1985 à Maoueni - Anjouan, a sollicité le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 11 octobre 2021, le préfet de Mayotte a refusé de lui accorder le renouvellement du titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Mme E B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la fin de non-recevoir :
2. Aux termes de l'article R. 412-2 du code de justice administrative : " Lorsque les parties joignent des pièces à l'appui de leurs requêtes et mémoires, elles en établissent simultanément un inventaire détaillé. Sauf lorsque leur nombre, leur volume ou leurs caractéristiques y font obstacle, ces pièces sont accompagnées d'une copie. Ces obligations sont prescrites aux parties sous peine de voir leurs pièces écartées des débats après invitation à régulariser non suivie d'effet. / L'inventaire détaillé présente, de manière exhaustive, les pièces par un intitulé comprenant, pour chacune d'elles, un numéro dans un ordre continu et croissant ainsi qu'un libellé suffisamment explicite. "
3. Mme E B a produit, à l'appui de sa requête, des pièces jointes listées dans un inventaire intitulé " table des matières ". Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article R. 412-2 du code de justice administrative ne peut qu'être écartée.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : /1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". L'arrêté attaqué, qui n'avait pas à reprendre l'intégralité des circonstances de l'espèce, comporte les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision de refus de renouvellement de titre de séjour permettant ainsi tant à son destinataire d'en connaître et discuter utilement les motifs, qu'au juge de l'excès de pouvoir d'exercer son contrôle en pleine connaissance de cause. Par suite, le moyen tiré du caractère insuffisant de la motivation de cet arrêté doit être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 423-7 de ce code : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. "
6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
7. Mme E B justifie être la mère de six enfants, nés en 2001, 2002, 2004, 2006, 2008 et 2012 à Mayotte de son union avec M. C. S'agissant de ses quatre derniers enfants, mineurs à la date de l'arrêté attaqué, la requérante, qui se borne à verser aux débats des attestations sur l'honneur dépourvues de toute valeur probante, des certificats de scolarité, deux factures d'achats postérieures à la décision litigieuse, ne démontre pas sa contribution effective à leur entretien et à leur éducation. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation seront écartés.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
8. En l'espèce, ainsi qu'il a été indiqué au point précédent, Mme E B ne démontre pas contribuer à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Par suite, le moyen titré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.
9. En quatrième lieu, pour refuser d'admettre Mme E B au séjour, le préfet de Mayotte a également considéré que, eu égard à sa condamnation du 24 janvier 2018 à un mois d'emprisonnement avec sursis et à une amende de 1 000 euros pour des faits remontant à mai 2014 d'obtention frauduleuse de document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité, ou accordant une autorisation, elle représentait une menace pour l'ordre public. Si le préfet ne pouvait, pour cette seule circonstance, légalement considérer que Mme D constituait une menace à l'ordre public, il résulte de l'instruction qu'il aurait pris la même décision s'il s'était seulement fondé sur le motif tiré de l'absence de contribution à l'entretien et à l'éducation des enfants.
10. Il résulte de ce qui précède que Mme E B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 11 octobre 2021, portant refus de renouvellement de son titre de séjour.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
11. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour, contenue dans l'arrêté du 29 juillet 2020, ne peut qu'être écarté.
12. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ". Aux termes de l'article L. 613- 1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués. "
13. Eu égard aux dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tiré du caractère insuffisant de la motivation, qui en tout état de cause manque en fait, est sans incidence sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
14. Il résulte de ce qui a été dit aux points 6 à 8 que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.
15. Il résulte de ce qui précède que Mme E B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 11 octobre 2021, portant obligation de quitter le territoire français.
Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :
16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
17. Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
18. Il ressort des pièces du dossier que Mme E B réside de manière continue et stable à Mayotte depuis décembre 2007, soit depuis près de 15 ans à la date de l'arrêté attaqué. Alors même qu'elle ne démontre pas sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de ses quatre enfants mineurs, ces derniers ainsi que les deux aînés désormais majeurs vivent toutefois à Mayotte et possèdent la nationalité française. En outre, ainsi qu'il a été dit au point 9 du présent jugement, la présence de la requérante à Mayotte ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Par suite, en fixant à trois ans la durée pendant laquelle il a interdit à Mme E B de revenir sur le territoire français, le préfet de Mayotte a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.
19. Il résulte tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme E B est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 11 octobre 2021 en tant qu'il lui interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
20. Le présent jugement, qui annule seulement la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, contenue dans l'arrêté du 11 octobre 2021, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent par suite être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
21. Mme E B n'a pas eu recours aux services d'un avocat et ne justifie pas de frais engagés à l'instance. Ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative seront donc rejetées.
DECIDE :
Article 1er : La décision portant interdiction de retour sur le territoire français contenue dans l'arrêté du 11 octobre 2021 est annulée.
Article 2 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B et au préfet de Mayotte.
Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Délibéré après l'audience du 7 février 2023, à laquelle siégeaient :
- M. Cornevaux, président,
- M. Ramin, premier conseiller,
- M. Seroc, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 février 2023.
Le rapporteur,
S. A
Le président,
G. CORNEVAUX
La greffière,
F. DAROUSSI DJANFAR
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
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