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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2201986

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2201986

mardi 9 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2201986
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCUNIQUE PIERRE-PHILIPPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 avril 2022, M. B A, représenté par Me Cunique, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 novembre 2021 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a désigné le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

2°) d'enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sans délai, sous une astreinte de 100 euros par jour de retard qui sera liquidé tous les 10 jours, ainsi que l'exécution provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnait les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'il ne comporte pas de manière lisible les mentions identitaires de son auteur ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 221-2 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'il n'est pas justifié de la publication régulière de la décision ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les méconnait les stipulations des articles 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- subsidiairement, aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Le Merlus a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 26 novembre 2021, le préfet de Mayotte a refusé de délivrer à M. B A, ressortissant comorien né le 13 mai 1987, un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a assorti sa décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois en fixant le pays de destination. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, dans sa rédaction applicable au litige : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 421-2 du même code : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 411-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision administrative peut faire l'objet, dans le délai imparti pour l'introduction d'un recours contentieux, d'un recours gracieux ou hiérarchique qui interrompt le cours de ce délai. / Lorsque dans le délai initial du recours contentieux ouvert à l'encontre de la décision, sont exercés contre cette décision un recours gracieux et un recours hiérarchique, le délai du recours contentieux, prorogé par l'exercice de ces recours administratifs, ne recommence à courir à l'égard de la décision initiale que lorsqu'ils ont été l'un et l'autre rejetés. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que par un courrier recommandé avec accusé de réception en date du 20 décembre 2021, l'intéressé a présenté un recours gracieux, reçu par le préfet de Mayotte le 17 janvier 2022, soit avant l'expiration du délai de recours contentieux. Dans ces conditions, ce recours gracieux a, conformément aux dispositions précitées, prorogé le délai de recours contentieux ouvert à l'intéressé. La demande d'annulation de l'acte attaqué a été enregistrée au greffe du tribunal administration de Mayotte le 27 avril 2022, soit dans le délai de recours qui a été prorogé par le dépôt du recours administratif qui expirait le 18 mai 2022. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Mayotte tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Et aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A est présent de manière continue sur le territoire français où il séjourne à une adresse stable avec sa femme, ressortissante comorienne en situation régulière travaillant en qualité de caissière sous le couvert d'un contrat à durée indéterminée depuis le 5 avril 2018, démontrant l'intégration personnelle de cette dernière. Il ressort également des pièces du dossier qu'ils se sont mariés civilement le 16 septembre 2017 et qu'ils ont eu trois enfants nés à Mamoudzou en 2014, 2016 et 2020, les deux premiers y étant scolarisés. Il se prévaut également de la présence de son frère et de sa tante qui résident de manière régulière sur l'île ainsi que de sa demi-sœur, de nationalité française et résidant à Toulouse. Les pièces versées au dossier permettent de justifier d'un lien d'une particulière intensité avec sa tante qui l'a hébergé lors de son arrivée sur l'île et avec sa demi-sœur. Ainsi, M. A, qui n'a pas vocation à quitter le territoire français, justifie d'attaches familiales stables et durables à Mayotte. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la décision de refus de séjour a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette mesure a été prise. Par suite, le préfet de Mayotte a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 26 novembre 2021 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a assorti sa décision d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois en fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que soit délivré à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au préfet de Mayotte d'y procéder dans le délai de trois mois suivant la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de condamner l'Etat à verser au requérant la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Mayotte du 26 novembre 2021 refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et fixant le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à M. A un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et non compris dans les dépens.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Mayotte.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Banvillet, premier conseiller.

M. Le Merlus, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 9 avril 2024.

Le rapporteur,

T. LE MERLUS

Le président,

T. SORIN

La greffière,

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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