Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 24 février 2023, Mme C... A... B..., représentée par Me Mattoir, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 19 décembre 2022 par lequel le maire de la commune de Ouangani l’a mise en demeure d’interrompre immédiatement les travaux réalisés sur la parcelle AT n° 391 situé dans le village de Kahani ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Ouangani une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le procès-verbal d’infraction daté du 21 novembre 2022, mentionné par les visas de l’arrêté litigieux, n’existe pas ;
- l’arrêté litigieux est entaché d’un défaut de motivation, dès lors qu’il n’identifie pas de manière suffisamment précise les infractions dont la commission fonde la mise en demeure litigieuse ;
- il ne peut lui être reproché de ne pas avoir aménagé une place de stationnement, dès lors que les travaux ne sont pas terminés ;
- le permis daté du 22 février 2019 ne lui a été notifié qu’en septembre 2022, de telle sorte qu’il n’est pas caduc à la date de l’arrêté litigieux, moins de trois années après cette notification ;
- il ne peut lui être légalement reproché de mettre en péril la construction de logement sociaux dans la zone, dès lors qu’elle n’a pas été informée de l’existence de ce péril dans le courrier municipal du 30 novembre 2022 et que la réalité d’un tel danger n’est pas établie.
Par lettre du 24 juillet 2023, la commune de Ouangani a été mise en demeure de produire des observations en défense ;
Le préfet de Mayotte n’a présenté aucune observation en défense.
Par une ordonnance du 20 juin 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 18 juillet 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’urbanisme ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Sauvageot, premier conseiller,
- et les conclusions de M. Ramin, rapporteur public.
Les parties n’étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté du 22 février 2019, le maire de la commune de Ouangani a délivré à Mme A... B... un permis de construire pour l’édification d’une maison individuelle d’une surface de plancher de 74 m², sur un terrain situé au n°28 du lotissement Kahani, cadastré AT 391, sur le territoire communal. Par courrier reçu le 30 novembre 2022, le maire de la commune de Ouangani l’a informée qu’il envisageait de prendre à son encontre un arrêté interruptif de travaux, sur le fondement des dispositions du 3e alinéa de l’article L. 480-2 du code de l’urbanisme, à la suite du procès-verbal d’infraction dressé le 21 novembre 2022, au motif de la caducité du permis de construire délivré le 22 février 2019. Par courrier du 1er décembre 2022, reçu le 6 décembre suivant, Mme A... B... a contesté cette caducité en faisant valoir que le permis lui a été notifié seulement le 20 septembre 2022. Dans le cadre de la présente instance, elle demande au tribunal l’annulation de l’arrêté du 19 décembre 2022 par lequel le maire de la commune l’a mise en demeure d’interrompre immédiatement les travaux réalisés sur la parcelle AT n° 391.
Sur les conclusions à fin d’annulation du permis litigieux :
2. Aux termes de l’article L. 480-2 du code de l’urbanisme : « L'interruption des travaux peut être ordonnée soit sur réquisition du ministère public agissant à la requête du maire, du fonctionnaire compétent ou de l'une des associations visées à l'article L. 480-1, soit, même d'office, par le juge d'instruction saisi des poursuites ou par le tribunal correctionnel. L'interruption des travaux peut être ordonnée, dans les mêmes conditions, sur saisine du représentant de l'Etat dans la région ou du ministre chargé de la culture, pour les infractions aux prescriptions établies en application des articles L. 522-1 à L. 522-4 du code du patrimoine. / L'autorité judiciaire statue après avoir entendu le bénéficiaire des travaux ou l'avoir dûment convoqué à comparaître dans les quarante-huit heures. La décision judiciaire est exécutoire sur minute et nonobstant toute voie de recours. / Dès qu'un procès-verbal relevant l'une des infractions prévues à l'article L. 480-4 du présent code a été dressé, le maire peut également, si l'autorité judiciaire ne s'est pas encore prononcée, ordonner par arrêté motivé l'interruption des travaux. Copie de cet arrêté est transmise sans délai au ministère public. (...) ».
3. En premier lieu, si l’arrêté litigieux mentionne, dans son troisième visa, qu’il intervient sur le fondement d’un procès-verbal en date du 21 novembre 2022 dressé par un agent commissionné et assermenté de la police municipale, ce document n’est produit à l’instance ni par la commune de Ouangani ni par le préfet de Mayotte. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure lié à l’absence d’un tel procès-verbal, dont l’existence représente une garantie pour le destinataire de l’arrêté interruptif de travaux, doit être regardé comme fondé.
4. En deuxième lieu, l’arrêté litigieux fonde la mesure d’interruption litigieuse sur la réalisation par Mme A... B... de travaux « réalisés en violation des articles L. 480-4 et 5 et 7 définissants l’infraction R. 421-1 du code de l’urbanisme et sont de nature à porter atteinte à la réalisation d’une construction de logements sociaux sur la zone ». Or, d’une part, les dispositions de l’article L. 480-4 du code de l’urbanisme visent, d’une manière générale, « Le fait d'exécuter des travaux mentionnés aux articles L. 421-1 à L. 421-5 et L. 421-5-3 en méconnaissance des obligations imposées par les titres Ier à VII du présent livre et les règlements pris pour leur application ou en méconnaissance des prescriptions imposées par un permis de construire ». D’autre part, les articles L. 480-5 et L. 480-7 du même code ne visent aucune infraction particulière et concernent l’office du juge pénal lorsqu’il est saisi de procès-verbaux relatifs à la réalisation de travaux illégaux. Enfin, si l’article R. 421-1 du même code affirme le principe selon lequel, sous réserve d’exceptions, les constructions nouvelles doivent être précédées de la délivrance d’un permis de construire, il est constant que l’intéressée s’est vue délivrer une telle autorisation le 22 février 2019. Dans ces conditions, et alors que l’arrêté litigieux ne comporte aucune référence aux dispositions de l’article R. 424-17 du code de l’urbanisme relative à la caducité d’autorisations d’urbanisme, la requérante est fondée à soutenir qu’il comporte une motivation insuffisante pour permettre à sa destinataire de comprendre la nature des infractions qui fondent l’interruption litigieuse en l’absence de procès-verbal d’infraction joint à l’arrêté.
5. En troisième lieu, aux termes de l’article R. 424-17 du code de l’urbanisme : « Le permis de construire, d'aménager ou de démolir est périmé si les travaux ne sont pas entrepris dans le délai de trois ans à compter de la notification mentionnée à l'article R. 424-10 ou de la date à laquelle la décision tacite est intervenue. / Il en est de même si, passé ce délai, les travaux sont interrompus pendant un délai supérieur à une année. / Les dispositions du présent article sont applicables à la décision de non-opposition à une déclaration préalable lorsque cette déclaration porte sur une opération comportant des travaux. ». Aux termes de l’article R. 424-10 du même code : « La décision accordant ou refusant le permis ou s'opposant au projet faisant l'objet d'une déclaration préalable est notifiée au demandeur par lettre recommandée avec demande d'avis de réception postal. (..). / Lorsque la décision accorde le permis sans prévoir de participation ni de prescription, elle peut être notifiée par pli non recommandé. ».
6. En l’espèce, la requérante soutient sans être contestée n’avoir reçu notification du permis daté du 22 février 2019 qu’en septembre 2022, après s’être rendue en mairie à la suite de la réception de mise en demeure de régler des taxes d’urbanisme exigées sur son fondement. Dans ces conditions, elle est fondée à soutenir que, en tout état de cause, la décision litigieuse d’interruption, datée du 22 décembre 2022, ne peut être régulièrement fondée sur la caducité de ce permis.
7. En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : « Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ». Aux termes du 1° de l’article L. 211-2 du même code : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / (…) ». Aux termes de l’article L. 121-2 du même code « Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; / (...) ». Il résulte de ces dispositions que la décision par laquelle le maire ordonne l’interruption des travaux au motif qu’ils ne sont pas menés en conformité avec une autorisation de construire, qui est au nombre des mesures de police qui doivent être motivées, ne peut intervenir qu’après que son destinataire a été mis à même de présenter ses observations, sauf en cas d’urgence ou de circonstances exceptionnelles.
8. En l’espèce, si, par courrier reçu le 30 novembre 2022, le maire de la commune de Ouangani a informé Mme A... B... de son intention de prendre à son encontre un arrêté interruptif de travaux, il ressort des pièces du dossier que ce courrier ne mentionne qu’un seul fondement de cette mesure lié à la caducité du permis délivré en 2019, sans faire état d’un second motif lié à la circonstance que son projet est de nature à porter atteinte à la réalisation d’une construction de logements sociaux sur la zone. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que, en mentionnant un tel motif dans son arrêté litigieux, l’arrêté litigieux est entaché d’un vice de procédure lié à un défaut de contradictoire, qui constitue une garantie pour la requérante. En tout état de cause, en l’absence d’observation en défense de la commune justifiant de la réalité d’une telle atteinte, elle est également fondée à soutenir que ce motif est entaché d’une erreur d’appréciation.
9. Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que Mme A... B... est fondée à demander l’annulation de l’arrêté litigieux.
Sur les frais liés au litige :
10. Les pouvoirs attribués au maire par l'article L.480-2 du code de l'urbanisme lui ont été conférés en sa qualité d'agent de l'Etat et non d'autorité communale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, exclusivement dirigées contre la commune de Ouangani, doivent être rejetées ;
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté litigieux est annulé.
Article 2 : Les conclusions de la requête présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... A... B..., à la commune de Ouangani et au préfet de Mayotte.
Copie en sera, en outre, adressée au ministre de l’outre-mer et au ministre de la ville et du logement.
Délibéré après l'audience du 2 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Bauzerand, président,
- M. Sauvageot, premier conseiller,
- M. Duvanel, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 janvier 2026.
Le rapporteur,
F. SAUVAGEOT
Le président,
Ch. BAUZERAND
Le greffier,
S. HAMADA SAID
La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.