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AccueilJurisprudence administrativeN° TA107-2303912

Tribunal Administratif de Mayotte — Décision N° TA107-2303912

mardi 29 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de Mayotte
SectionTribunal Administratif de Mayotte
N° DossierTA107-2303912
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantOUSSENI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 octobre 2023 et un mémoire reçu le 7 mai 2024, Mme D... A..., représentée par Me Ousseni, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 4 août 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler son titre de séjour et l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai d’un mois ;

2°) d’enjoindre au préfet de Mayotte de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


Elle soutient que :

- l’arrêté est entaché d’erreurs de fait ;
- le préfet de Mayotte s’immisce dans les prérogatives de l’autorité judiciaire ;
- la fraude alléguée par le préfet de Mayotte n’est pas démontrée ;
- l’arrêté méconnait les dispositions de l’article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l’arrêté méconnait son droit au respect de sa vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l’arrêté méconnait l’intérêt supérieur de ses enfants protégé par l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2024, le préfet de Mayotte conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.


Par ordonnance du 4 novembre 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 19 novembre 2024.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Le président a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
le rapport de Mme Baizet, première conseillère,
les observations de Me Ousseni pour Mme A....
le préfet de Mayotte n’étant ni présent, ni représenté.


Considérant ce qui suit :

Par un arrêté du 3 août 2023, le préfet de Mayotte a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme A... et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d’un mois. Mme A... demande au tribunal l’annulation de cet arrêté.


Sur les conclusions à fin d’annulation :

En premier lieu, aux termes de l’article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ». Aux termes de l’article L. 423-8 du même code : « Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ».


Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l’administration tant qu’il n’a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l’administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d’obtenir l’application de dispositions de droit public, d’y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d’un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l’administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l’autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l’exercice de ses compétences, d’actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions de l’article L. 423-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qui n’ont pas entendu écarter l’application de ces principes. Par conséquent, si la reconnaissance d’un enfant est opposable aux tiers, en tant qu’elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu’elle permet l’acquisition par l’enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s’impose donc en principe à l’administration tant qu’une action en contestation de filiation n’a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s’il est établi, lors de l’examen d’une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l’article L. 423-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l’obtention de la nationalité française ou d’un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n’est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d’un enfant français.


Pour refuser de renouveler le titre de séjour de Mme A... en qualité de parent d’enfant français, le préfet de Mayotte s’est notamment fondé sur le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité de son enfant C... né en 2011 par un ressortissant français. Il a relevé que l’auteur de la reconnaissance avait reconnu entre 2011 et 2020 au moins 9 enfants de 9 femmes différentes, et entre 1999 et 2022, 43 enfants de 27 mères différentes, et que l’intéressé avait été entendu dans le cadre d’une procédure pénale pour suspicion de reconnaissance en paternité frauduleuse. Toutefois, le préfet de Mayotte n’a produit aucun élément établissant que l’auteur de la reconnaissance de paternité aurait reconnu l’enfant de Mme A... dans le but de permettre à celle-ci de se voir délivrer un titre de séjour et, alors qu’il indique dans son mémoire en défense que le procureur n’a finalement pas poursuivi l’intéressé, le préfet n’apporte aucun élément de nature à démontrer que l’intéressé ne serait pas le père biologique de l’enfant de Mme A.... Dans ces conditions, le préfet de Mayotte ne justifie nullement le caractère frauduleux de l’obtention du titre de séjour délivré à la requérante, et Mme A... est fondée à soutenir que le préfet a ainsi commis une erreur de droit en refusant de renouveler son titre de séjour pour ce motif.


En second lieu, aux termes de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant du 26 janvier 1990 : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».


Il ressort des pièces du dossier que Mme A... est mère de quatre enfants, dont deux français, Sandrine née en 2006 et résidant en métropole, et C... né en 2011. Il ressort des pièces du dossier que Mme A... réside avec son enfant français C..., qui est scolarisé, et dont elle s’occupe seule. Dans ces conditions, le refus de séjour et l’obligation de quitter le territoire français portent atteinte à l’intérêt supérieur de l’enfant français C... qui n’a pas vocation à quitter le territoire français et ne saurait être séparé du seul parent qui l’élève. Mme A... est donc fondée à soutenir que le préfet de Mayotte a méconnu les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant en refusant de l’admettre au séjour et en l’obligeant à quitter le territoire français.


Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme A... est fondée à demander l’annulation de l’arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler son titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français.


Sur les conclusions à fin d’injonction :

En raison du motif qui le fonde, le présent jugement implique, sous réserve d’un changement dans les circonstances de droit ou de fait à la date de la notification du jugement, que le préfet de Mayotte délivre à Mme A..., un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros à verser à Mme A... sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.



DECIDE :


Article 1 : L’arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de Mayotte a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme A... et lui a fait obligation de quitter le territoire français est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Mayotte de délivrer à Mme A... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Mme A... une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... A... et au préfet de Mayotte.

Copie sera transmise aux ministres des outre-mer et de l’intérieur en application de l’article R. 751-8 du code de justice administrative.

Délibéré après l’audience du 15 avril 2025, à laquelle siégeaient :

- M. Sorin, président,
- M. B..., magistrat honoraire,
- Mme Baizet, première conseillère

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2025.



La rapporteure,
Le président,





E. BAIZET
T. SORIN

La greffière,




N. SERHIR



La République mande et ordonne au préfet de Mayotte en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


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