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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2101757

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2101757

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2101757
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSARDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 4 août 2021, le 27 janvier 2022 et le 29 mars 2022, la société anonyme Assurances du Crédit Mutuel IARD, représentée par la SCP ST Avocats, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 16 765,64 euros en réparation du préjudice matériel qu'elle a subi, assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 avril 2021 avec capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- elle a intérêt à agir dès lors qu'elle bénéficie de la subrogation légale instaurée par les dispositions de l'article L. 121-12 du code des assurances ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée dès lors que les dégradations des devantures des agences bancaires de ses deux assurées ont été commises au cours d'une manifestation avec usage de la force ouverte et présentent un caractère délictuel ; les dégradations n'ont pas été le fait d'un groupe organisé constitué dans le seul but de les commettre ; constitutives de délits commis par les attroupements ou rassemblements, elles engagent la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;

- les devantures des deux agences bancaires de ses deux assurées ont été dégradées lors de la manifestation du 30 mars 2019 ;

- le lien de causalité est suffisamment établi ;

- elle justifie suffisamment de ses préjudices, évalués par le rapport d'expertise amiable du 20 juin 2019 pour la CCM Caen Port à 4 792,87 euros auxquels il convient d'ajouter les frais de cette expertise de 420 euros, et évalués pour la CIC Caen Saint Pierre par le rapport d'expertise amiable du 20 mai 2019 à 11 081,52 euros auxquels il convient d'ajouter les frais de cette expertise de 471,25 euros ;

- l'indemnité versée à ses assurées ne constitue pas une libéralité dès lors qu'elle est prévue par le contrat d'assurance les liant.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 13 octobre 2021 et le 15 mars 2022, le préfet du Calvados conclut à titre principal au rejet de la requête, et, à défaut, à ramener l'indemnité demandée à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- les dégradations commises le 30 mars 2019 ne résultent pas d'un attroupement au sens de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;

- à titre subsidiaire, le montant total des préjudices subis par les deux assurées de la requérante et imputables à cette manifestation n'excède pas la somme de 14 131,73 euros et doit prendre en compte la vétusté des biens ;

- il n'y a pas lieu de retenir pour l'agence CCM Caen Port les frais d'expertise de 420 euros, ni la franchise de 987,50 euros ;

- il n'y a pas lieu de retenir pour l'agence CIC Caen Saint-Pierre les frais d'expertise de 471,25 euros, ni la franchise de 993,50 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Une manifestation de " gilets jaunes " a eu lieu le 30 mars 2019 au centre-ville de Caen. A la suite de dégradations commises à l'encontre des locaux des agences bancaires CCM " Caen Port " et CIC " Caen Saint-Pierre ", assurés par la société d'assurances du Crédit mutuel IARD, des plaintes ont été déposées. Des rapports d'expertise ont été établis les 20 juin 2019 et 20 mai 2019 et ont donné lieu au versement, par la société d'assurances du Crédit mutuel IARD, d'indemnités au titre des préjudices subis par les agences bancaires CCM " Caen Port " et CIC " Caen Saint-Pierre ", à hauteur respectivement de 4 792,87 euros et 11 081,52 euros. La société d'assurances du Crédit Mutuel IARD a adressé un recours indemnitaire préalable au préfet du Calvados par un courrier du 16 avril 2021. Le silence conservé par l'administration a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, la société d'assurances du Crédit mutuel IARD demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme globale de 16 765,64 euros au titre des préjudices subis.

Sur le principe de la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés, commis par des rassemblements ou attroupements précisément identifiés. Ne peuvent être regardés comme étant le fait d'un attroupement ou rassemblement au sens de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure les actes délictuels alors qu'ils ne procédaient pas d'une action spontanée dans le cadre ou le prolongement d'un attroupement ou rassemblement mais d'une action préméditée, organisée par un groupe structuré à seule fin de les commettre.

3. Il résulte de l'instruction que le préfet du Calvados, qui ne conteste pas les dégradations des deux agences bancaires pendant la manifestation des gilets jaunes du 30 mars 2019, soutient que les faits litigieux n'ont pas été commis par un attroupement ou un rassemblement au sens des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure mais par des personnes cagoulées diligentant une action rapide et préméditée en vue de la destruction de biens. Toutefois, il résulte de l'instruction, en particulier des procès-verbaux de dépôt de plainte par les représentants des agences bancaires CCM " Caen Port " et CIC " Caen Saint-Pierre ", que des dégradations ont été commises au niveau des locaux de ces agences concomitamment à la manifestation des gilets jaunes qui s'est déroulée le 30 mars 2019 après-midi. Il est constant que ces dégradations résultent d'actes délictueux commis à force ouverte ou par violence, ainsi qu'en témoignent les procès-verbaux de dépôt de plainte, qui décrivent notamment la détérioration de portes d'entrée, de vitres, ainsi que des tags à la peinture noire sur les caméras et les distributeurs de billets. Il résulte en outre de l'instruction que des incidents ont eu lieu à l'occasion de la manifestation, en particulier dans le quartier de l'hyper-centre de Caen où se situent les agences bancaires. Si le préfet du Calvados fait valoir en défense que les dégradations résultent de délits commis par des casseurs de façon préméditée et se prévaut à cet égard de la circonstance que les dépôts de plainte mentionnent des " manifestants mêlés à des gilets jaunes " et " cagoulés ", d'un article de presse faisant état de dix-huit interpellations et d'un rapport établi par la direction départementale de la sécurité publique du Calvados mettant en cause directement l'action de casseurs, ces éléments ne sont pas de nature à démontrer de manière suffisamment précise et circonstanciée que les dégradations commises sur ces agences bancaires résulteraient d'actions préméditées par un groupe organisé uniquement dans le but de commettre des délits. Plus particulièrement, si des casseurs se trouvaient parmi les manifestants, il n'est pas établi que les dégradations litigieuses ont été commises par des casseurs qui se seraient détachés de la manifestation pour mener, dans le cadre d'un groupe structuré, des actions rapides et préméditées. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments précis et circonstanciés de nature à établir que les dommages auraient été le fait de groupes isolés constitués et organisés dans le seul but de commettre des délits, et sans qu'y fasse obstacle la circonstance que certains individus auraient agi le visage dissimulé ou munis de projectiles, ces dommages doivent être regardés comme ayant été causés par les participants à la manifestation du 30 mars 2019, dans le cadre de celle-ci ou dans son prolongement immédiat. Par suite, ces dégradations, qui revêtent le caractère de dommages résultant de crimes ou délits commis à force ouverte et par violence par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, sont de nature à engager la responsabilité sans faute de l'État sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur les préjudices indemnisables :

4. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur () ". Il résulte de ces dispositions que le versement, par l'assureur, de l'indemnité à laquelle il est tenu en vertu du contrat d'assurance le liant à son assuré, le subroge, dès cet instant et à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de son assuré contre le tiers responsable du dommage. L'assureur qui demande à en bénéficier peut justifier par tout moyen du paiement d'une indemnité à son assuré.

En ce qui concerne l'agence bancaire CCM " Caen Port " :

S'agissant des dommages matériels :

5. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 du présent jugement que les dégradations causées à l'agence bancaire CCM " Caen Port " l'ont été par des membres du cortège de la manifestation des gilets jaunes du 30 mars 2019. Par ailleurs, comme l'a relevé l'expert dans son rapport d'expertise amiable du 20 juin 2019, ces dégradations ont concerné le vitrage de la vitrine principale de l'agence ainsi que la porte automatique coulissante d'accès à l'agence. Ainsi, il est établi que le préjudice dont la requérante demande réparation présente un lien direct avec la manifestation qui s'est déroulée le 30 mars 2019.

6. La société Assurances du Crédit mutuel IARD demande le remboursement de la somme versée à l'agence bancaire CCM " Caen Port " au titre des frais de réparation pour un montant de 4 792,87 euros. Il résulte de la quittance subrogatoire du 16 février 2021 signée par le directeur de l'agence CCM " Caen Port " que la requérante a versé à son assurée une indemnité d'un montant de 4 792,87 euros au titre des dommages commis durant la manifestation des gilets jaunes qui s'est déroulée le 30 mars 2019, tels qu'évalués par le rapport d'expertise amiable du 20 juin 2021. Il résulte également de l'instruction et particulièrement de la quittance subrogatoire que, pour la détermination de la somme versée à son assurée, la société Assurances du Crédit Mutuel IARD a fait application des conditions prévues par les articles 2044 et suivants du code civil et n'a déduit aucune franchise de la somme correspondant à l'évaluation du préjudice.

7. Par suite, la société Assurances du Crédit mutuel IARD a droit au remboursement de la somme 4 792,87 euros sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

S'agissant des frais d'expertise :

8. La requérante soutient avoir supporté une dépense de 420 euros correspondant aux frais et honoraires versés au cabinet Texa expertise ayant réalisé l'expertise amiable du 29 juin 2019. Toutefois, si elle produit une note d'honoraires dressée par cet expert, elle n'établit pas avoir procédé au règlement de ces frais.

9. Par suite, il y a seulement lieu de condamner l'État à verser à la société Assurances du Crédit mutuel IARD la somme de 4 792,87 euros au titre des dégradations subies par l'agence CCM " Caen Port ".

En ce qui concerne l'agence bancaire CCI " Caen Saint-Pierre " :

S'agissant des dommages matériels :

10. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 du présent jugement que les dégradations causées à l'agence bancaire CCI " Caen Saint-Pierre " l'a été par des membres du cortège de la manifestation des gilets jaunes du 30 mars 2019. Par ailleurs, comme l'a relevé l'expert dans son rapport d'expertise amiable du 20 mai 2019, ces dégradations ont concerné six volumes vitrés de la devanture de l'agence et leurs accessoires. Ainsi, il est établi que le préjudice dont la requérante demande réparation présente un lien direct avec la manifestation qui s'est déroulée le 30 mars 2019.

11. La société Assurances du Crédit mutuel IARD demande le remboursement de la somme versée à l'agence bancaire CCI " Caen Saint-Pierre " au titre des frais de réparation pour un montant de 11 081,52 euros. Il résulte de la quittance subrogatoire du 29 janvier 2021 signée par le directeur de l'agence CCI " Caen Saint-Pierre " que la requérante a versé à son assuré une indemnité d'un montant de 11 081,52 euros au titre des dommages commis durant la manifestation des gilets jaunes qui s'est déroulée le 30 mars 2019, tels qu'évalués par le rapport d'expertise amiable du 20 mai 2019. Il résulte également de l'instruction et particulièrement de la quittance subrogatoire que, pour la détermination de la somme versée à son assurée, la société Assurances du Crédit Mutuel IARD a fait application des conditions prévues par les articles 2044 et suivants du code civil et n'a déduit aucune franchise de la somme correspondant à l'évaluation du préjudice.

12. Par suite, la société Assurances du Crédit mutuel IARD a droit au remboursement de la somme 11 081,52 euros sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

S'agissant des frais d'expertise :

13. La requérante soutient avoir supporté une dépense de 471,25 euros correspondant aux frais et honoraires versés au cabinet Texa expertise ayant réalisé l'expertise amiable du 20 mai 2019. Toutefois, si elle produit une note d'honoraires dressée par cet expert, elle n'établit pas avoir procédé au règlement de ces frais

14. Par suite, il y a seulement lieu de condamner l'État à verser à la société Assurances du Crédit mutuel IARD la somme de 11 081,52 euros au titre des dégradations subies par l'agence CCI " Caen Saint-Pierre ".

Sur les intérêts :

15. La société Assurances du Crédit mutuel IARD a droit aux intérêts au taux légal sur la somme totale de 15 874,39 euros à compter du 19 avril 2021, date de réception de sa demande préalable par le préfet du Calvados.

Sur la capitalisation des intérêts :

16. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond même si, à cette date, les intérêts sont dus pour moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Par sa requête la société Assurances du Crédit mutuel IARD demande la capitalisation des intérêts. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 19 avril 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

17. La société Assurances du Crédit mutuel IARD ne justifiant pas avoir exposé de dépens au cours de l'instance, au sens et pour l'application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions qu'elle présente à ce titre doivent être rejetées.

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à la société Assurances du Crédit mutuel IARD sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser la somme globale de 15 874,39 euros à la société Assurances du Crédit mutuel IARD. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 19 avril 2021. Les intérêts échus à la date du 19 avril 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à la société Assurances du Crédit Mutuel IARD la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Assurances du Crédit Mutuel IARD et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLANLe greffier,

Signé

D. DUBOST

La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

le greffier en chef,

D. Dubost

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