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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2102456

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2102456

vendredi 16 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2102456
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTOUCAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2021, M. A B et Mme C B, représentés par Me Toucas, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 15 septembre 2021 par laquelle le président de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie a rejeté leur recours préalable ;

2°) d'enjoindre à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie de réaliser les travaux de reprise du mur de leur propriété préconisés dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, de condamner la communauté urbaine Caen la Mer Normandie à leur verser la somme de 142 783 euros au titre des travaux de reprise du mur de leur propriété ;

4°) de condamner la communauté urbaine Caen la Mer Normandie au paiement de la somme de 32 628,77 euros au titre des préjudices subis ;

5°) de mettre à la charge de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens comprenant les frais d'expertise.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie est engagée à raison de dommages causés au mur de soutènement, accessoire de la voie, ouvrage public ;

- il y a lieu d'enjoindre à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie d'exécuter les travaux de reprises préconisés par l'expertise ;

- le préjudice tenant à la remise en état du mur doit être évalué à la somme 142 783 euros ;

- le préjudice doit être évaluée à 32 628,77 euros, dont 5 628,77 euros au titre du préjudice tenant aux frais d'expertise, 2 000 euros au titre du préjudice de jouissance pendant la réalisation des travaux, 10 000 euros au titre du préjudice de jouissance, 10 000 euros au titre des troubles dans les conditions d'existence et 5 000 euros au titre du préjudice d'angoisse.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 29 avril 2022 et le 19 janvier 2024, la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, représentée par Me Phelip, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. A B et Mme C B la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le mur n'est pas une dépendance de la voie publique ;

- le lien de causalité direct et certain n'est pas établi ;

- les préjudices ne sont pas justifiés et sont disproportionnés.

Vu

- le rapport d'expertise déposé le 19 mai 2021 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martinez,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Toucas, représentant M. et Mme B, et D, représentant la communauté urbaine Caen la Mer Normandie.

Une note en délibéré présentée par Me Phelip a été enregistrée le 2 février 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B et Mme C B sont propriétaires d'un terrain sur la commune de Fleury-sur-Orne. En janvier 2018, le mur en bordure de la propriété s'est effondré. Par une ordonnance du 3 septembre 2018, le juge des référés de ce tribunal a désigné un expert, qui a déposé son rapport le 19 mai 2021. Par une décision implicite du 15 septembre 2021, la communauté urbaine Caen la Mer Normandie a rejeté leur demande indemnitaire. Par la présente requête, M. et Mme B demandent au tribunal de condamner la communauté urbaine Caen la Mer Normandie à exécuter les travaux de reprise du mur et à leur verser une somme globale de 32 628,77 euros en réparation du préjudice subi.

Sur le principe de la responsabilité :

En ce qui concerne la nature des désordres et leur lien de causalité avec l'existence d'un ouvrage public :

2. Un mur destiné à soutenir une voie publique, qui passe en surplomb d'un terrain privé, constitue l'accessoire de la voie publique et présente le caractère d'un ouvrage public, alors même qu'il serait implanté dans sa totalité sur un terrain privé.

3. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise, que le mur litigieux longe la parcelle située 8 rue de la Baronnie sur la commune de Fleury-sur-Orne et se poursuit le long des autres parcelles limitrophes. Une partie de ce mur longe la rue Serge Rouzière à Fleury-sur-Orne, qui surplombe à cet endroit la propriété des requérants suite à des remblais successifs au contact du parement du mur pour l'aménagement de la rue. A supposer même que des excavations pour la réalisation du lotissement aient pu être entreprises, ce mur constituait au jour du sinistre un mur de soutènement de la rue. Cette partie du mur constitue ainsi l'accessoire indispensable de cette voie et présente le caractère d'un ouvrage public dont l'entretien incombe à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, alors même qu'il serait implanté dans sa totalité sur le terrain privé des requérants.

4. Le maître d'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers en raison tant de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages, qui doivent revêtir un caractère anormal et spécial pour ouvrir droit à réparation, résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure.

5. Il résulte de l'instruction qu'en janvier 2018, le mur de soutènement de la voie communale rue Serge Rouzière à Fleury-sur-Orne s'est effondré sur le terrain de la parcelle appartenant à M. et Mme B. Selon l'expertise, la cause principale du sinistre est due " à l'action de l'eau qui circule dans le remblai de la rue () " qui " a pénétré dans le mur et a supprimé la cohésion des pierres entre elles ", " associée aux vibrations engendrées par la circulation des véhicules () ". Si les constatations ont révélé " une absence d'entretien du rejointement du mur ", il ne résulte pas de l'instruction que la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, gestionnaire de l'ouvrage public, ait assuré une surveillance de l'état du mur de soutènement. En conséquence, ces faits ne sont pas constitutifs d'une faute de la part des requérants susceptible d'exonérer ou d'atténuer la responsabilité sans faute de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie du fait des dommages créés à un tiers du fait d'un ouvrage public.

6. Ainsi, en tant que gestionnaire de la rue Serge Rouzière sur la commune de Fleury-sur-Orne et de ses dépendances et accessoires, la communauté urbaine Caen la Mer Normandie est responsable même sans faute à l'égard des tiers des conséquences dommageables de l'existence et du fonctionnement de ces ouvrages publics.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Lorsque le juge administratif condamne une personne publique responsable de dommages qui trouvent leur origine dans l'exécution de travaux publics ou dans l'existence ou le fonctionnement d'un ouvrage public, il peut, saisi de conclusions en ce sens, s'il constate qu'un dommage perdure à la date à laquelle il statue du fait de la faute que commet, en s'abstenant de prendre les mesures de nature à y mettre fin ou à en pallier les effets, la personne publique, enjoindre à celle-ci de prendre de telles mesures. Pour apprécier si la personne publique commet, par son abstention, une faute, il lui incombe, en prenant en compte l'ensemble des circonstances de fait à la date de sa décision, de vérifier d'abord si la persistance du dommage trouve son origine non dans la seule réalisation de travaux ou la seule existence d'un ouvrage, mais dans l'exécution défectueuse des travaux ou dans un défaut ou un fonctionnement anormal de l'ouvrage et, si tel est le cas, de s'assurer qu'aucun motif d'intérêt général, qui peut tenir au coût manifestement disproportionné des mesures à prendre par rapport au préjudice subi, ou aucun droit de tiers ne justifie l'abstention de la personne publique. En l'absence de toute abstention fautive de la personne publique, le juge ne peut faire droit à une demande d'injonction, mais il peut décider que l'administration aura le choix entre le versement d'une indemnité dont il fixe le montant et la réalisation de mesures dont il définit la nature et les délais d'exécution.

8. Pour la mise en œuvre des pouvoirs décrits ci-dessus, il appartient au juge, saisi de conclusions tendant à ce que la responsabilité de la personne publique soit engagée, de se prononcer sur les modalités de la réparation du dommage, au nombre desquelles figure le prononcé d'injonctions, dans les conditions définies au point précédent, alors même que le requérant demanderait l'annulation du refus de la personne publique de mettre fin au dommage, assortie de conclusions aux fins d'injonction à prendre de telles mesures. Dans ce cas, il doit regarder ce refus de la personne publique comme ayant pour seul effet de lier le contentieux.

9. Il résulte de l'instruction, notamment des constatations de l'expert, que les dommages trouvent prioritairement leur origine dans les infiltrations des eaux souterraines de la voirie communale ayant entraîné la fissuration du mur en bordure de la parcelle des requérants. En outre, il ne résulte pas de l'instruction et il n'est pas allégué que la communauté urbaine Caen la Mer Normandie ait depuis 2018 entrepris les travaux confortatifs et d'entretien nécessaires pour reconstituer et stabiliser, par tout procédé de son choix, le mur de soutènement, de sorte que les dommages subis par les requérants perdurent à la date du présent jugement.

10. Afin de remédier aux désordres, l'expert désigné par le tribunal préconise, sur le fondement du devis détaillé n° 2, le démontage des restes du mur et la réalisation d'une semelle filante, voile béton et parement de pierres ainsi que la remise en état des plantations présentes sur les parcelles. Ces travaux ne font l'objet d'aucune contestation sérieuse de nature à en remettre en cause la pertinence ou l'utilité. Il n'est pas démontré ni même allégué qu'il existerait une solution technique plus adaptée et moins coûteuse. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que le coût des travaux de reprise de ces ouvrages serait disproportionné par rapport aux préjudices subis par les requérants. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, aucun motif d'intérêt général, tenant au coût manifestement disproportionné des mesures à prendre par rapport au préjudice subi, ou aucun droit de tiers, ne justifie l'abstention de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie.

11. L'abstention de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie de mettre fin à ce dommage susceptible de menacer la stabilité de la voie publique présente ainsi un caractère fautif. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande de M. et Mme B tendant à ce qu'il soit enjoint à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie de réaliser les travaux de réfection, de confortement du mur et de remise en état des plantations présentes sur les parcelles dans un délai de dix mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne le préjudice de jouissance :

12. Les requérants demandent la condamnation de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie à leur verser une somme de 2 000 euros au titre de leur préjudice futur de jouissance durant les travaux à réaliser et une somme de 10 000 euros au titre de leur préjudice de jouissance en lien avec l'inaccessibilité de la partie de leur propriété sous la menace d'effondrement du mur. Les photographies versées au dossier font apparaître des éboulis à l'extrémité du terrain en limite d'une aire de jeu pour enfant. L'expertise judiciaire préconise la création de contreforts qui attestent de la fragilité de l'ouvrage et d'un risque d'éboulement empêchant l'accès sécurisé à l'ensemble du jardin. Dans ces circonstances, et compte tenu de l'obligation de donner accès à la maîtrise d'œuvre le temps de la réalisation des travaux, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant son indemnisation à la somme de 8 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

13. M. et Mme B soutiennent que l'effondrement de leur mur en limite de propriété a laissé une plaie béante donnant directement sur la voie publique. Les photographies versées au dossier font apparaître des éboulis à l'extrémité du terrain en limite de la voie publique avec une vue directe sur l'ensemble de la propriété. Dans ces circonstances, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant son indemnisation à la somme de 6 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice d'angoisse :

14. M. et Mme B soutiennent que la crainte de l'éboulement du mur a généré une angoisse. Toutefois, les requérant n'apportent aucun élément probant à l'appui de leur allégation. Par suite, les conclusions aux fins d'indemnisation d'un préjudice d'angoisse, dont la réalité n'est pas apportée, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. En premier lieu, aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties ".

16. En application des dispositions réglementaires précitées et en l'absence de circonstances particulières, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise, taxés et liquidés à la somme de 11 257,54 euros par ordonnance de taxation n° 1801059 du 2 juin 2021, à la charge définitive de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, partie perdante dans la présente instance.

17. En second lieu, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, partie perdante dans l'instance, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. et Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il est enjoint à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie de réaliser les travaux, tels que préconisés par l'expert, à savoir le démontage des restes du mur et la réalisation d'une semelle filante, voile béton et parement de pierres, rue Serge Rouzière sur la commune de Fleury-sur-Orne au droit de la propriété de M. et Mme B ainsi que la remise en état des plantations présentes sur les parcelles, dans un délai de dix mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 2 : La communauté urbaine Caen la Mer Normandie est condamnée à verser une indemnité de 14 000 euros à M. et Mme B.

Article 3 : Les frais et honoraires d'expertise, liquidés et taxés, par ordonnance du 2 juin 2021, à la somme de 11 257,54 euros, sous déduction des allocations provisionnelles si celles-ci ont été versées, sont mis à la charge définitive de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie.

Article 4 : La communauté urbaine Caen la Mer Normandie versera à M. et Mme B une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et Mme C B, à la commune de Fleury-sur-Orne et à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie.

Copie en sera adressée pour information à l'expert.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

Le greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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