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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2102623

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2102623

mardi 13 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2102623
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantDUBOURG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance en date du 29 novembre 2021, le tribunal administratif d'Orléans a transmis la requête de M. B A au tribunal administratif de Caen, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative.

Par une requête, enregistrée le 29 novembre 2021, M. B A, représenté par Me David, demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 9 050 euros, assortie des intérêts au taux légal et capitalisation des intérêts, en réparation de ses préjudices liés à ses conditions de détention ;

Il soutient que :

- il a subi un préjudice moral lié à l'atteinte à la dignité humaine résultant de ses conditions de détention ;

- il a été confronté à des conditions de détention inhumaines et dégradantes au centre de détention d'Argentan du 6 août 2019 au 20 janvier 2020 ; la présence de caillebotis aux fenêtres l'a privé de lumière naturelle ; le contrôleur général des lieux de privation de liberté a établi un rapport de visite de cet établissement, dans lequel il relève une configuration du quartier disciplinaire méconnaissant les droits fondamentaux, l'impossibilité d'installer une plaque chauffante en raison de l'ampérage et la température de certaines cellules ne dépassant pas 16 degrés ; il a été victime d'une agression dans cet établissement ; son placement en quartier disciplinaire l'a empêché d'appeler sa famille lors du décès de son père ;

- il a été privé de plaque chauffante pendant des périodes prolongées dans les établissements pénitentiaires de Rennes-Vezin, du Havre, du Mans et d'Argentan, alors que son état de santé nécessite un tel équipement ;

- il a connu onze transfèrements en sept ans et demi, dont certains l'ont éloigné de sa famille située en Normandie ; il n'est pas démontré que ces transfèrements répondaient à un motif d'intérêt général ; certains de ces transfèrements n'ont pas été précédés des garanties procédurales prévues notamment aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il a connu depuis le début de son incarcération plus de 30 mois d'isolement et 15 mois de quartier disciplinaire ;

- ces conditions de détention dégradantes constituent une faute ouvrant droit à indemnisation au titre du préjudice moral, évalué à 5 000 euros, et, concernant sa détention dans des conditions indignes à Argentan, des troubles dans ses conditions d'existence, évalués à 4 050 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête sur le fondement de la responsabilité pour faute.

Il soutient que :

- il convient de tenir compte non seulement des conditions de détention elles-mêmes, mais également du soin qu'apportent les autorités compétentes à prendre des mesures pour améliorer ces conditions de détention ;

- le requérant a toujours été placé seul en cellule et a bénéficié d'un espace individuel supérieur à 3 m2 au cours de sa détention à Argentan ;

- le placement en quartier disciplinaire se justifiait par le comportement du requérant ; les cellules disciplinaires, qui mesurent 9,5 m2, sont équipées d'une fenêtre oscillo-battante électrique et de caillebotis ; le quartier disciplinaire compte deux cours de promenade d'une superficie de 46 m2.

- le requérant, qui ne fait que reprendre les observations du contrôleur général des lieux de privation de liberté, n'établit pas avoir subi une température inférieure au minimum légal dans les différentes cellules qu'il a occupées ;

- le requérant a lui-même indiqué qu'il n'avait pas été victime de violences à Argentan ;

- il n'établit pas avoir demandé, par l'intermédiaire de la cantine, l'achat des plaques autorisées, dont la puissance est limitée à 250 watts, en remplacement de sa plaque chauffante défectueuse ; il n'établit pas avoir été privé d'une alimentation équilibrée, ni que son état de santé se serait détérioré en l'absence d'une telle plaque ;

- le requérant a bénéficié de trois visites au cours de sa détention à Argentan, sur une période de six mois ;

- ses demandes de travail pénitentiaire ont été rejetées compte tenu de son attitude en détention ;

- il a été transféré en raison de son comportement ; en l'absence d'évolution positive de son comportement, sa demande de transfert au centre pénitentiaire du Havre a été rejetée.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martinez a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, détenu au centre de détention d'Argentan du 6 août 2019 au 20 janvier 2020, a déposé une demande préalable indemnitaire le 16 juillet 2021 auprès du ministère de la justice. Par la présente requête, il sollicite la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 9 050 euros en réparation des préjudices subis en raison de ses conditions de détention et de ses transferts.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. Aux termes de l'article D. 189 du code de procédure pénale : " A l'égard de toutes les personnes qui lui sont confiées par l'autorité judiciaire, à quelque titre que ce soit, le service public pénitentiaire assure le respect de la dignité inhérente à la personne humaine et prend toutes les mesures destinées à faciliter leur réinsertion sociale ". Aux termes de l'article 716 du même code : " Les personnes mises en examen, prévenus et accusés soumis à la détention provisoire sont placés en cellule individuelle. Il ne peut être dérogé à ce principe que dans les cas suivants : 1° Si les intéressés en font la demande ; 2° Si leur personnalité justifie, dans leur intérêt, qu'ils ne soient pas laissés seuls ; 3° S'ils ont été autorisés à travailler ou à suivre une formation professionnelle ou scolaire et que les nécessités d'organisation l'imposent./ Lorsque les personnes mises en examen, prévenus et accusés sont placés en cellule collective, les cellules doivent être adaptées au nombre des personnes détenues qui y sont hébergées. Celles-ci doivent être aptes à cohabiter. Leur sécurité et leur dignité doivent être assurées ". Aux termes de l'article D. 349 de ce code : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Enfin, aux termes des articles D. 350 et D. 351 du même code, d'une part, " les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part, " dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

4. Tout prisonnier a droit à être détenu dans des conditions conformes à la dignité humaine, de sorte que les modalités d'exécution des mesures prises ne le soumettent pas à une épreuve qui excède le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur handicap et de leur personnalité, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et des motifs susceptibles de justifier ces manquements eu égard aux exigences qu'impliquent le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires, la prévention de la récidive et la protection de l'intérêt des victimes. Des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et à la lumière des dispositions du code de procédure pénale, révèleraient l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des articles D. 349 à D. 351 du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime, qu'il incombe à l'Etat de réparer.

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. A a été détenu, du 6 août 2019 au 20 janvier 2020, au centre de détention d'Argentan. Il ressort du tableau récapitulatif d'occupation que le requérant a été détenu dans une cellule individuelle pendant cette période. Selon le rapport de la visite du contrôleur général des lieux de privations de liberté réalisée du 30 novembre au 9 décembre 2015, la cellule type, qualifiée de " lumineuse ", mesure près de 9 m2. Le contrôleur relève que les fenêtres du bâtiment E sont munies de caillebotis pour éviter les échanges de fenêtre à fenêtre, sans indiquer si ce dispositif a pour effet de priver son occupant d'une luminosité naturelle suffisante. Le requérant, qui invoque la recommandation contenue dans ce rapport en vue de garantir une température correcte dans l'ensemble des cellules, n'apporte aucun élément concernant la température dans les cellules qu'il a occupées. Si M. A fait état des mesures de placement en quartier disciplinaire prononcées à son encontre, il ressort de la fiche pénale que le requérant a fait l'objet, lors de sa détention à Argentan, de cinq comptes rendus d'incident pour des insultes et menaces envers le personnel, la dissimulation d'un couvercle aiguisé en métal de boîte de conserve et d'une fourchette. Ainsi, les mesures de placement en quartier disciplinaire à compter du 4 décembre 2019 et en quartier isolement le 13 janvier 2020 étaient justifiées par le maintien de la sécurité et du bon ordre au sein de l'établissement. Le rapport du contrôleur général des lieux de privations de liberté précité relève que l'établissement a mis en œuvre les recommandations du contrôleur concernant la gestion du régime différencié et a constaté que " les cellules disciplinaires dont dispose l'établissement sont conformes " aux normes réglementaires. Si le contrôleur relève que les grilles apposées aux fenêtres " représentent un indéniable inconfort visuel ", il ne résulte pas de l'instruction que les conditions de détention dans les cellules occupées par le requérant dans ces quartiers aient été indignes. Par suite, ces mesures de placement en quartier disciplinaire et en quartier d'isolement ne peuvent pas être regardées comme étant constitutives de conditions de détention portant atteinte à la dignité humaine.

6. En deuxième lieu, le requérant soutient qu'il a fait l'objet d'une agression les 6 et 7 janvier 2020 et qu'il a déposé plainte le 1er juillet 2020 pour des violences commises par des agents de cet établissement. Toutefois, il n'apporte aucun élément probant au soutien de ses allégations et ne donne aucune précision sur les suites données à cette plainte.

7. En troisième lieu, M. A soutient qu'il a été privé d'utilisation d'une plaque chauffante individuelle répondant à des impératifs d'alimentation sur certificat médical. Le ministre fait valoir en défense que le requérant pouvait, par l'intermédiaire de la cantine, faire l'acquisition des plaques autorisées, d'une puissance limitée à 250 watts, en remplacement de sa plaque chauffante défectueuse, compte tenu du faible ampérage dans les cellules. Si, selon le rapport du contrôleur général des lieux de privations de liberté précité, un test réalisé avec des plaques à induction de 250 watts a révélé leur caractère inadapté, il précise que la seule possibilité pour améliorer les repas consiste à utiliser trois plaques de 500 watts chacune situées dans l'office de chaque aile, avec des problèmes d'accès en raison de l'affluence dans un créneau de temps très restreint. Toutefois, les certificats médicaux produits par le requérant se bornent à retranscrire les déclarations du requérant ou à indiquer que son état de santé nécessite " une alimentation régulière et équilibrée justifiant le recours à une plaque chauffante en cellule ". Il n'est pas établi ni même allégué que M. A n'ait pas eu accès pendant sa détention à Argentan à une alimentation équilibrée. En outre, le ministre indique, sans être contredit, que la plaque chauffante de M. A était détériorée et présentait des problèmes de sécurité, le revêtement en vitrocéramique étant dégradé. Dans ces conditions, les difficultés d'accès à des plaques chauffantes ne peuvent pas être regardées comme caractérisant en l'espèce des conditions de détention indignes.

8. En quatrième lieu, M. A soutient que ses conditions de détention n'ont pas permis de maintenir des liens familiaux, ni d'atteindre l'objectif de réinsertion sociale en particulier par le travail, et le laissent dans une situation d'indigence. Il résulte de l'instruction que la commission pluridisciplinaire unique (CPU) a émis des avis défavorables aux demandes de travail de M. A en raison de son attitude en détention. Dès lors, alors que la réinsertion sociale des détenus n'est pas au nombre des droits et libertés fondamentaux des détenus, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les refus opposés à ses demandes de travail seraient de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Par ailleurs, le requérant a bénéficié de trois visites pendant sa période de détention à Argentan. La seule circonstance, à la supposer avérée, qu'il n'ait pas pu appeler sa famille lors du décès de son père alors qu'il était en quartier disciplinaire, ne suffit pas à caractériser des conditions de détention indignes.

9. En dernier lieu, le requérant fait valoir qu'il a connu onze transfèrements en sept ans et demi, dont certains l'ont éloigné de sa famille située en Normandie. Or, il résulte de l'instruction, en particulier du dossier de transfert et d'orientation, que le requérant a fait l'objet en 2019 d'un changement d'affectation par mesure d'ordre en raison de son " comportement menaçant et insultant ", afin d'assurer l'intégrité physique des personnels. Une nouvelle affectation à Châteaudun a été décidée en 2020 eu égard au " comportement totalement inadapté " de M. A. Il est rappelé dans la décision du 7 janvier 2020 portant changement d'affectation que M. A a été exclu de plusieurs établissements au regard de son attitude déplacée. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les transfèrements prononcés à son encontre seraient de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée et que l'ensemble des conclusions de M. A doivent être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 25 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2023.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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