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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200316

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200316

vendredi 26 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200316
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMATRAND LUCILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 février et 6 juin 2022, Mme C D B, représentée par Me Matrand, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 juillet 2021 par laquelle la préfète de l'Orne a refusé de délivrer un passeport à sa fille née en août 2011 ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de délivrer un passeport au nom de sa fille ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2022, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme D B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 2 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Arniaud,

- et les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D B a sollicité le 17 juillet 2020 la délivrance d'un passeport français pour sa fille née en août 2011. Par une décision du 2 juillet 2021, dont la requérante demande l'annulation, la préfète de l'Orne a refusé de lui délivrer le passeport sollicité.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article 310-3 du code civil prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état () ". Aux termes de l'article 321 du même code : " Sauf lorsqu'elles sont enfermées par la loi dans un autre délai, les actions relatives à la filiation se prescrivent par dix ans à compter du jour où la personne a été privée de l'état qu'elle réclame, ou a commencé à jouir de l'état qui lui est contesté. A l'égard de l'enfant, ce délai est suspendu pendant sa minorité. ". L'article 335 de ce code précise : " La filiation établie par la possession d'état constatée par un acte de notoriété peut être contestée par toute personne qui y a intérêt en rapportant la preuve contraire, dans le délai de dix ans à compter de la délivrance de l'acte ". Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports électroniques : " Le passeport électronique est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ".

3. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou de passeport.

4. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou de passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

5. Mme B est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 16 janvier 2011. Sa fille est née en août 2011. Le préfet fait valoir que le père présumé de l'enfant de Mme B, M. A, a reconnu neuf enfants, dont trois en 2011 de mère différente, qu'il a interrogé M. A sur ses liens de filiation, en particulier avec l'enfant de la requérante, et qu'il a signalé la situation le 13 août 2021 au procureur de la République en application de l'article 40 du code de procédure pénale. Toutefois, cette saisine du procureur de la République est postérieure à la décision attaquée et le préfet indique, dans son courrier enregistré au greffe le 11 avril 2023, que l'affaire a été classée sans suite pour prescription. Mme B produit une déclaration conjointe du 16 mai 2013 d'exercice de l'autorité parentale avec M. A, ainsi que l'acte de naissance de sa fille établi le 18 août 2011 et mentionnant une reconnaissance par les père (M. A) et mère (la requérante) en date du 25 juillet 2011. Mme B a saisi le juge aux affaires familiales le 17 novembre 2020, lequel, par un jugement du 14 juin 2021, a souligné l'absence de M. A lors de l'audience, a fixé la résidence de l'enfant au domicile de la mère et a fixé le versement d'une pension alimentaire de 100 euros par mois à l'encontre de M. A Dès lors, le doute opposé par la préfète de l'Orne ne peut pas être regardé comme suffisant pour établir l'existence d'une fraude. Par suite, la préfète de l'Orne ne pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, se fonder sur un tel motif pour refuser de faire droit à la demande de délivrance du passeport.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il ne soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 2 juillet 2021 portant refus de délivrance d'un passeport à Marie-Monique Makaya D B doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs et sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait des intéressées, que le préfet de l'Orne procède à la délivrance du passeport sollicité à l'enfant de la requérante. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Orne ou à tout autre préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressée, de procéder à cette délivrance dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Matrand d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 juillet 2021 portant refus de délivrance d'un passeport est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Orne ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait des intéressées, de délivrer un passeport à l'enfant de la requérante née en août 2011 dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Matrand une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B, à Me Matrand et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

C. ARNIAUD

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Godey

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