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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200347

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200347

vendredi 26 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200347
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantLE BROUDER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 10 février 2022 et le 28 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Le Brouder, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 novembre 2021 par lequel le préfet de la région Normandie l'a radié des cadres et admis en retraite anticipée pour invalidité non imputable au service à compter du 1er décembre 2021, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet de la région Normandie de prononcer la radiation des cadres de M. B, de l'admettre à la retraite anticipée pour invalidité imputable au service et de lui allouer une rente viagère d'invalidité à compter du 1er décembre 2021, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté en litige est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il méconnaît l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite qui impose une obligation préalable de reclassement ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires enregistrés le 10 octobre 2022 et le 3 janvier 2023, le préfet de la région Normandie conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Brouder, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 5 novembre 2021, le préfet de la région Normandie a prononcé la radiation des cadres de M. A B, attaché principal d'administration affecté à la préfecture du Calvados, et l'a admis à faire valoir ses droits à la retraite anticipée pour invalidité non imputable au service à compter du 1er décembre 2021. Par sa requête, M. B demande l'annulation de cette décision et de la décision implicite de rejet du recours gracieux exercé à son encontre.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. Le refus de reconnaître l'imputabilité au service d'une pathologie doit être regardé comme une décision qui refuse " un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir " au sens du 6° de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. En l'espèce, la décision attaquée, en tant qu'elle a admis M. B à faire valoir ses droits à la retraite anticipée pour invalidité non imputable au service alors que l'intéressé avait expressément demandé son admission à la retraite pour invalidité imputable au service doit être regardée comme refusant une telle imputabilité. Par suite, cette décision est au nombre de celles qui doivent être motivées en application de ces dispositions.

4. L'arrêté attaqué portant radiation des cadres et mise à la retraite anticipée de M. B pour invalidité non imputable au service se borne à viser les textes applicables et l'avis conforme du 19 octobre 2021 émis par le service des retraites de l'Etat, sans énoncer les considérations de fait qui en constituent le fondement. S'il indique que l'intéressé a été reconnu inapte à tout emploi administratif de manière absolue et définitive en raison de son état de santé, cette seule considération ne permet pas de comprendre les raisons pour lesquelles son invalidité n'a pas été reconnue imputable au service alors que, ainsi que cela a été dit au point 3, M. B avait expressément demandé, le 15 avril 2021, sa mise à la retraite pour ce motif et qu'il ressort du procès-verbal de la séance du 27 janvier 2021, non visé par la décision en litige, que la commission de réforme a considéré que la névrose à composante dépressive dont souffre l'intéressé résulte de l'exercice de ses fonctions. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que cet arrêté est insuffisamment motivé et, par suite, à en demander l'annulation.

5. En deuxième lieu, une maladie contractée par un fonctionnaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de la maladie en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de la maladie du service.

6. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des différents éléments médicaux produits, que M. B présente un trouble d'anxiété généralisé avec agoraphobie compliqué d'une phobie spécifique de son travail ayant pour origine des changements intervenus au cours de l'année 2011 dans le cadre de son activité professionnelle, liés notamment à la lourdeur de certaines tâches, à une baisse des effectifs du service dont il était en charge ainsi qu'à un sentiment croissant de désaveu et d'abandon de la part de sa hiérarchie, lesquels ont conduit à plusieurs arrêts de travail dont le dernier en date du 10 février 2014. Le rapport d'expertise psychiatrique du 27 mai 2015 a conclu que le syndrome dont souffre M. B s'est développé à la suite de problèmes professionnels clairement identifiés dont la nature, la chronologie et l'absence d'éléments extérieurs expliquant mieux la survenue de ces troubles établissaient que l'origine était exclusivement professionnelle. L'origine professionnelle de la maladie a également été reconnue par l'avis de la commission de réforme en date du 16 décembre 2015 et l'arrêté du préfet de la région Normandie en date du 25 mars 2016. En outre, un nouveau rapport d'expertise médicale en date du 5 novembre 2020 a conclu à la persistance du trouble anxieux invalidant " dominé par une phobie spécifique du travail d'origine professionnelle ", lequel n'a fait l'objet d'aucune amélioration au cours des sept années d'arrêt de travail, justifiant une mise à la retraite pour invalidité. Ce constat a, enfin, été confirmé par l'avis médical du 12 janvier 2021 et par l'avis de la commission de réforme en date du 27 janvier 2021 dont il ressort que la névrose à composante dépressive dont souffre M. B est imputable au service.

7. Le préfet de la région Normandie soutient que le syndrome dont souffre M. B ne trouve pas son origine dans l'exercice de ses fonctions mais qu'il est dû au caractère fragile de son état. Le préfet se fonde sur un rapport hiérarchique établi par le directeur des libertés publiques et de la réglementation le 25 septembre 2015, dont il ressort que M. B, dont les résultats étaient très satisfaisants, n'a pas fait état de " difficultés extraordinaires " ou de " problèmes psychologiques " lorsqu'il était en poste, que la pression importante qu'il subissait, normalement gérable par un cadre confirmé, s'est exercée sur un terrain déjà fragilisé et que son affectation a coïncidé avec une dégradation de son état de santé lié à son diabète, de sorte que son travail n'était pas la cause unique de cet état. Le préfet se prévaut également d'un autre rapport hiérarchique établi par les services de la préfecture le 13 octobre 2015, qui conteste l'origine professionnelle de la maladie au motif que l'intéressé a changé de service lorsque sa pathologie a été connue, sans que cela n'ait conduit à une amélioration de son état, et que son successeur n'a pas rencontré de difficultés comparables dans des conditions de travail identiques. Toutefois, les appréciations ainsi portées par l'ancien supérieur hiérarchique de l'intéressé et par les services de la préfecture ne sont pas de nature à remettre en cause les avis médicaux concordants émanant des différents médecins et experts psychiatres, lesquels ont conclu au caractère imputable au service de la maladie dont souffre M. B sans établir de lien avec un trouble préexistant ou avec le diabète dont il est par ailleurs atteint. Si le préfet de la région Normandie fait valoir que le médecin psychiatre qui a établi le rapport d'expertise du 27 mai 2015 a observé que l'examen de sa personnalité révélait des troubles obsessionnels qui pourraient avoir préexisté à la pathologie, l'expert a poursuivi en indiquant que la fiabilité de cet examen était discutable et qu'en tout état de cause ces traits marquaient tout au plus une vulnérabilité au développement d'un trouble anxieux mais ne constituaient pas une pathologie processuelle préexistante. Enfin, contrairement à ce que soutient le préfet de la région Normandie, la mention figurant dans l'expertise du 5 novembre 2020 selon laquelle M. B ne présente plus aucune velléité de reprise, y compris dans le cadre d'une reconversion professionnelle, qu'il n'envisage pas de retravailler et que la perspective de l'invalidité lui apporte un grand soulagement ne caractérise pas davantage un fait personnel de nature à détacher la maladie du service, alors que les avis médicaux ont, dans leur ensemble, conclu à l'inaptitude de l'intéressé à tout emploi administratif de manière absolue et définitive, ainsi que cela ressort de la décision en litige rendue sur avis conforme du service des retraites de l'Etat.

8. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à soutenir qu'en ne lui reconnaissant pas, dans le cadre de l'admission de ses droits à la retraite anticipée pour invalidité, le caractère imputable de sa maladie au service, le préfet de la région Normandie a entaché la décision en litige d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de sa requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la région Normandie en date du 5 novembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

11. Eu égard aux motifs d'annulation retenus aux points 6 et 7, et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement dans les circonstances de droit ou de fait y ferait obstacle, le présent jugement implique nécessairement que M. B soit admis à faire valoir ses droits à la retraite anticipée pour invalidité imputable au service. Il y a lieu par suite, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la région Normandie d'admettre M. B à faire valoir ses droits à la retraite anticipée pour invalidité imputable au service, à compter du 1er décembre 2021. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

12. En revanche, l'exécution du présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de la région Normandie d'allouer à M. B une rente viagère d'invalidité, qui relève le cas échéant d'une décision distincte de l'arrêté en litige.

Sur les frais du litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat qui est partie perdante, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la région Normandie du 5 novembre 2021 et la décision implicite de rejet de son recours gracieux sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la région Normandie d'admettre M. B à faire valoir ses droits à la retraite anticipée pour invalidité imputable au service à compter du 1er décembre 2021.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer.

Copie sera transmise pour information au préfet de la région Normandie.

Délibéré après l'audience du 30 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Mondésert, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

X. MONDESERT

La greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur des Outre-Mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A Lapersonne

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