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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200350

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200350

vendredi 17 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200350
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantROUMIER SPIRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 10 février et 8 novembre 2022, et les 24 février et 26 juillet 2023, M. B C, représenté par Me Roumier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 18 juin 2021 par laquelle l'inspecteur du travail de la douzième section de l'unité de contrôle n° 1 de la direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités du Calvados a autorisé la société France Télévisions SA à procéder à son licenciement, ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que la décision de l'inspecteur du travail :

- est entachée d'une erreur de droit, faute d'examen du rapport entre la mesure de licenciement envisagée et son mandat de délégué syndical ainsi que sa candidature à la présidence de France télévisions ;

- est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'en méconnaissance du caractère contradictoire de son enquête, l'inspecteur du travail ne lui a pas porté à sa connaissance les témoignages recueillis entre les 2 et 4 juin 2021 ;

- est entachée d'illégalité, en raison de l'irrégularité de la procédure de licenciement menée par son employeur, dès lors que ne lui a pas été communiqué le rapport intégral de l'enquête interne conduite par le cabinet Midori et faute de consultation préalable du comité social de l'entreprise ;

- est entachée d'une méconnaissance du principe d'impartialité dès lors que n'ont pas été pris en compte les témoignages produits en sa faveur, ni les contradictions dans les témoignages à charge, ni les conclusions nuancées de l'enquête interne conduite par le cabinet Midori ;

- est entachée d'une erreur de droit, en ce que l'inspecteur du travail ne pouvait légalement prendre en compte, dans son appréciation de la gravité des fautes, des faits prescrits ;

- est illégale en raison de la tardiveté de l'engagement des poursuites disciplinaires ;

- est entachée d'une inexactitude matérielle des faits, dès lors que la matérialité des faits reprochés n'est pas établie ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation de la gravité des fautes reprochées.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 30 septembre 2022 et le 31 mars 2023, la société France Télévisions SA, représentée par Me Aubert, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C sont infondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 juin 2023 et le 3 juillet 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- par une décision expresse du 11 mars 2022, le recours hiérarchique a été rejeté ;

- les moyens exposés dans la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pillais ;

- les conclusions de M. A ;

- les observations de Me Abdillahi, substituant Me Roumier, avocat de M. C ;

- et les observations de Me Aubert, avocat de la société France Télévisions SA.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été embauché en qualité de journaliste par la société France 3 en contrat à durée indéterminée à compter du 1er octobre 2000. Le 12 décembre 2018, il a été désigné délégué syndical. Il a fait l'objet d'une procédure disciplinaire initiée le 10 mars 2021, sur le fondement d'une enquête interne conduite à la suite de la réception de témoignages émanant d'une ancienne salariée et d'une ancienne apprentie de l'entreprise, dénonçant des faits d'agression et de harcèlement sexuel, au terme de laquelle, son employeur, la société France Télévisions SA, a saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement pour motif disciplinaire. Le 18 juin 2021, l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement. Le 13 août 2021, M. C a exercé un recours hiérarchique contre cette décision auprès de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, rejeté par une décision expresse du 11 mars 2022. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail autorisant son licenciement et de la décision ayant implicitement rejeté son recours hiérarchique.

Sur l'étendue du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation dirigées contre cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. En l'espèce, si le silence gardé pendant quatre mois par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion sur le recours hiérarchique de M. C exercé le 13 août 2021 a fait naître une décision implicite de rejet, la ministre a expressément rejeté, par une décision du 11 mars 2022, le recours hiérarchique de M. C. Cette seconde décision s'étant substituée à la première, les conclusions à fin d'annulation ainsi que les moyens dirigés contre la décision implicite initiale doivent être regardés comme dirigés contre la décision expresse du 11 mars 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article R. 2421-4 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat. () ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément à ces dispositions impose à l'inspecteur du travail, saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, de mettre à même le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris des témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation.

5. Il ressort des termes de la décision attaquée de l'inspecteur du travail que ce dernier a recueilli, entre les 2 et 4 juin 2021, des éléments auprès de salariés ou anciens salariés de l'entreprise, qu'il s'est appuyé sur ces éléments afin de vérifier la matérialité des faits dénoncés par les auteurs des deux témoignages ayant conduit à l'ouverture par l'employeur d'une enquête interne et produits à l'appui de la demande d'autorisation de licenciement et qu'ainsi, il ne s'est pas borné à entendre à nouveau les auteurs des deux témoignages initiaux. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. C n'a pas été mis à même de prendre connaissance des nouveaux témoignages recueillis par l'inspecteur du travail. Il s'ensuit que M. C est fondé à soutenir que la décision de l'inspecteur du travail est intervenue en méconnaissance du caractère contradictoire de l'enquête, qui constitue une garantie pour le salarié.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail du 18 juin 2021 et de celle de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 11 mars 2022.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, le versement d'une somme de 1 500 euros à M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions de l'inspecteur du travail du 18 juin 2021 et de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 11 mars 2022 sont annulées.

Article 2 : L'État versera à M. C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la société France Télévisions SA et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion .

Délibéré après l'audience du 26 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

M. PILLAIS

Le président,

Signé

A. MARCHANDLe greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

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