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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200985

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200985

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200985
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantMAILLARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 avril 2022, M. A B, représenté par Me Maillard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 mars 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire dirigé contre la sanction disciplinaire prononcée à son encontre le 26 janvier 2022, ensemble la décision disciplinaire du 26 janvier 2022 ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 000 euros en réparation du préjudice moral subi du fait de son placement en quartier disciplinaire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la composition de la commission de discipline était irrégulière dès lors que le président ne disposait pas de délégation pour présider la commission de discipline, que l'assesseur du corps d'encadrement n'a pas été régulièrement désigné et que cette désignation n'a pas été mise à disposition des détenus, qu'il n'est pas établi que le rédacteur du compte rendu d'incident et du rapport d'enquête n'est pas membre de la commission, ni qu'un des assesseurs était extérieur à l'administration ;

- les droits de la défense ont été méconnus dès lors qu'il n'a pas été fait droit à sa demande d'accès aux enregistrements de vidéosurveillance ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- il a droit à l'indemnisation du préjudice moral subi à hauteur de 2 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la demande indemnitaire est irrecevable à défaut de liaison du contentieux, et qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par courrier du 20 mars 2024, Me Maillard a informé le tribunal ne plus être le conseil du requérant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, écroué depuis le 9 juillet 2020, est incarcéré au centre de détention d'Argentan depuis le 13 juillet 2021. Par une décision disciplinaire en date du 26 janvier 2022, M. B a été sanctionné de 30 jours de cellule disciplinaire, dont 2 jours en prévention. Par courrier en date du 9 février 2022, il a saisi la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes d'un recours administratif préalable obligatoire tendant au retrait de la décision du 26 janvier 2022. Ce recours a été rejeté par une décision du 2 mars 2022. M. B demande l'annulation de ces deux décisions ainsi que la réparation du préjudice moral subi à hauteur de 2 000 euros.

Sur la fin de non-recevoir des conclusions indemnitaires soulevée par la défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et, ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

3. Dès lors que l'irrecevabilité tirée du défaut de liaison du contentieux a été invoquée par la défense, dans un mémoire qui a été communiqué au requérant, le juge n'est pas tenu d'inviter celui-ci à régulariser sa demande.

4. En l'espèce, le garde des sceaux soulève l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires présentées par M. B faute de demande indemnitaire préalable adressée à l'administration pénitentiaire. En l'absence de liaison du contentieux par le requérant, les conclusions à fin d'indemnisation ne sont pas recevables. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée par la défense tenant à l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires sera accueillie.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Aux termes de l'article R. 57-7-32 du code de procédure pénale : " La personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'un détenu n'est recevable à déférer au juge administratif que la seule décision, expresse ou implicite, du directeur régional des services pénitentiaires qui arrête définitivement la position de l'administration et se substitue ainsi à la sanction initiale prononcée par le chef d'établissement. Il s'ensuit que, les vices propres à la décision initiale ayant nécessairement disparu avec cette dernière, le requérant ne saurait utilement s'en prévaloir. En revanche, cette substitution ne saurait faire obstacle à ce que soient invoquées, à l'appui d'un recours dirigé contre la décision du directeur régional, les éventuelles irrégularités de la procédure suivie devant la commission de discipline préalablement à la décision initiale.

7. Aux termes de l'article 726 du code de procédure pénale : " Le régime disciplinaire des personnes détenues placées en détention provisoire ou exécutant une peine privative de liberté est déterminé par un décret en Conseil d'Etat. / Ce décret précise notamment : / () / 4° La procédure disciplinaire applicable, au cours de laquelle la personne peut être assistée par un avocat choisi ou commis d'office, en bénéficiant le cas échéant de l'aide de l'Etat pour l'intervention de cet avocat. Ce décret détermine les conditions dans lesquelles le dossier de la procédure disciplinaire est mis à sa disposition et celles dans lesquelles l'avocat, ou l'intéressé s'il n'est pas assisté d'un avocat, peut prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense, sous réserve d'un risque d'atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes ; / () ". L'article R. 57-7-16 du même code, dans sa rédaction alors applicable, dispose que : " I.- En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. Le dossier de la procédure disciplinaire est mis à sa disposition. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. / Elle dispose de la faculté de se faire assister par un avocat de son choix ou par un avocat désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats et peut bénéficier à cet effet de l'aide juridique. () / IV. - L'avocat, ou la personne détenue si elle n'est pas assistée d'un avocat, peut également demander à prendre connaissance de tout élément utile à l'exercice des droits de la défense existant, précisément désigné, dont l'administration pénitentiaire dispose dans l'exercice de sa mission et relatif aux faits visés par la procédure disciplinaire, sous réserve que sa consultation ne porte pas atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes. L'autorité compétente répond à la demande d'accès dans un délai maximal de sept jours ou, en tout état de cause, en temps utile pour permettre à la personne de préparer sa défense. Si l'administration pénitentiaire fait droit à la demande, l'élément est versé au dossier de la procédure. / La demande mentionnée à l'alinéa précédent peut porter sur les données de vidéoprotection, à condition que celles-ci n'aient pas été effacées, dans les conditions fixées par un arrêté du ministre de la justice, au moment de son enregistrement. L'administration pénitentiaire accomplit toute diligence raisonnable pour assurer la conservation des données avant leur effacement. / Par dérogation aux dispositions de l'alinéa précédent, l'administration répond à la demande d'accès dans un délai maximal de quarante-huit heures. / Les données de la vidéoprotection visionnées font l'objet d'une transcription dans un rapport versé au dossier de la procédure disciplinaire () "

8. Les articles R. 57-7-5 et suivants du code de procédure pénale ont défini les différentes caractéristiques de la procédure disciplinaire applicable aux personnes détenues. Il résulte de ces dispositions que si la procédure disciplinaire visant un détenu a été engagée à partir notamment des enregistrements de vidéoprotection, ceux-ci font partie du dossier de cette procédure, lequel doit être mis à disposition de la personne détenue ou de son avocat. Dans le cas où la procédure n'a pas été engagée à partir de ces enregistrements ou en y faisant appel, il appartient à la personne détenue ou à son avocat, s'ils le jugent utiles au besoin de la défense et si ces enregistrements existent, de demander à y accéder. Un refus ne saurait être opposé à de telles demandes au motif de principe que le visionnage de ces enregistrements serait susceptible en toute circonstance de porter atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes.

9. Il ressort des pièces du dossier que, pour prononcer la sanction de trente jours de placement en cellule disciplinaire dont deux jours en prévention, la commission de discipline et le directeur interrégional des services pénitentiaires ne se sont pas fondés, pour estimer que les faits reprochés à M. B étaient établis, sur les enregistrements de vidéosurveillance malgré la demande de l'intéressé devant la commission de discipline, mais ont exclusivement tenu compte des deux comptes rendus d'incidents du 23 et 24 janvier 2022, ainsi que du rapport d'enquête du 24 janvier 2022. M. B, qui contestait la matérialité des faits qui ont fondé la sanction en litige, a demandé le visionnage d'extraits des bandes de vidéosurveillance des deux incidents qui se seraient déroulés en cellule. En dépit de cette demande, il est constant que M. B n'a pu avoir accès aux enregistrements de vidéosurveillance. En outre, l'administration pénitentiaire a refusé d'accéder à la demande de visionnage des enregistrements formulée lors du recours préalable, la directrice interrégionale des services pénitentiaires précisant que ce refus était justifié par la circonstance que les éléments recueillis durant l'enquête disciplinaire étant suffisamment probants. Dans ces conditions, alors que M. B contestait la matérialité des faits, les droits de la défense du requérant ont été méconnus et la sanction prononcée à son encontre a été prise à la suite d'une procédure irrégulière de nature à priver le requérant d'une garantie.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 2 mars 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté le recours de M. B contre la décision du 26 janvier 2022 par laquelle la commission de discipline a prononcé à son encontre une sanction de trente jours de cellule disciplinaire dont deux jours de prévention, doit être annulée.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B de la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes rejette le recours de M. B contre la décision du 26 janvier 2022 par laquelle la commission de discipline a prononcé à son encontre une sanction de trente jours de cellule disciplinaire dont deux jours de prévention dans le cadre de la procédure n° 2022000073, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie sera adressée, pour information, au directeur du centre pénitentiaire d'Argentan.

Délibéré après l'audience du 18 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

E. Bloyet

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