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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201510

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201510

vendredi 2 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201510
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 juin 2022 et 5 septembre 2022, M. C H E D F, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 mai 2022 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de son fils, G E D A ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui accorder le bénéfice du regroupement familial sur place pour son enfant dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. D F soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 8 juillet 2022, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D F ne sont pas fondés.

Le bureau d'aide juridictionnelle a rejeté le 22 novembre 2022 la demande d'aide juridictionnelle de M. D F

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- et les observations de Me Cavelier, représentant M. D F et les observations de celui-ci.

Considérant ce qui suit :

1. M. C H E D F, ressortissant péruvien, entré en France le 12 mai 2015, dispose d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 1er septembre 2025. Le 16 novembre 2017, il a sollicité une autorisation de regroupement familial au profit de son fils, G E D A. Par un arrêté du 28 août 2020, la préfète de l'Orne a rejeté sa demande au motif que son fils résidait déjà en France depuis le mois de février 2017 et qu'il ne se prévalait d'aucun motif exceptionnel justifiant que son enfant, titulaire d'un document de circulation pour étranger mineur valable jusqu'au 6 mars 2022, bénéficie de ce dispositif. Le 29 mars 2022, M. D F a présenté une nouvelle demande de regroupement familial en faveur de son fils. Par un arrêté du 11 mai 2022, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande. Par la présente requête, M. D F demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 1122-2022-10006 du 31 janvier 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture spécial n° 20 du même jour, le préfet de l'Orne a donné délégation au directeur de la citoyenneté et de la légalité à la préfecture, signataire de la décision attaquée, à l'effet de signer les actes relevant du bureau de l'intégration et de l'immigration. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : () 2° () par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 434-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France ".

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Si l'autorité administrative peut légalement rejeter une demande de regroupement familial sur le fondement des dispositions précitées du 3° de l'article L. 434 6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne peut le faire qu'après avoir vérifié que, ce faisant, elle ne porte pas une atteinte excessive au droit du demandeur au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Aux termes de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent des enfants, qu'elles soient le fait () des tribunaux, des autorités administratives (), l'intérêt supérieur des enfants doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Il ressort des termes de la décision attaquée du 11 mai 2022 que, pour refuser à M. D F le bénéfice du regroupement familial sur place au profit de son fils, le préfet de l'Orne s'est exclusivement fondé sur la circonstance que celui-ci vit déjà en France, ce dont il a déduit qu'il n'était pas éligible au regroupement familial. Toutefois, si la présence en France du fils du requérant pouvait constituer un motif de refus du regroupement familial en application des dispositions précitées, il appartenait au préfet de l'Orne, qui n'était pas en situation de compétence liée, de procéder à un examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des incidences de son refus sur la situation personnelle et familiale de M. D F au regard du droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Or, en se bornant à constater que la situation de M. D F n'était pas éligible au regroupement familial du seul fait de la présence en France à cette date du fils du requérant, le préfet de l'Orne n'a pas procédé à un examen particulier de la demande dont il était saisi, et a ainsi méconnu l'étendue de son pouvoir d'appréciation. Par suite, M. D F est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'un défaut d'examen complet de sa situation, et à en demander l'annulation.

7. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision attaquée est justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, l'auteur du recours ayant été mis à même de présenter ses observations sur cette substitution, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution, sous réserve qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. En l'espèce, le préfet peut être regardé comme sollicitant une substitution de motifs tirée de ce que le refus opposé à la demande de l'intéressé ne portait pas une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D F a obtenu la garde de son fils aux termes d'un accord de conciliation conclu le 13 avril 2015 avec la mère de l'enfant. Il a quitté le B pour rejoindre la France en mai 2015 après avoir confié son fils, alors âgé de huit ans, à sa sœur. Si le requérant fait valoir qu'il est allé chercher son fils au B en 2017 au motif que sa sœur ne pouvait le garder indéfiniment, il ne justifie pas de circonstances particulières constitutives d'une situation d'urgence qui aurait fait obstacle à ce que le jeune G E D A rejoigne en France son père en respectant la procédure de regroupement familial prévue par les dispositions citées au point 4. Ainsi, le refus opposé le 11 mai 2022 à la demande d'autorisation de regroupement familial présentée par M. D F en faveur de son fils, qui n'a pas pour effet d'obliger cet enfant à retourner vivre au B et donc à le séparer de son père, qui en a la garde et auprès duquel il vit, dès lors que son statut de mineur ne lui fait pas obligation de détenir un titre de séjour pour pouvoir séjourner sur le territoire français et être scolarisé, ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'intérêt supérieur de l'enfant, protégé par les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Un tel motif pouvait ainsi fonder l'arrêté en litige. Il ressort des pièces du dossier que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif, dont l'application ne prive pas M. D F d'une garantie de procédure. Dans ces conditions, il y a lieu d'accueillir la demande de substitution de motif présentée par le préfet de l'Orne.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 11 mai 2022 doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions :

11. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais du procès doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C H E D F, à Me Cavelier et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 13 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Mondésert, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

X. MONDESERTLa greffière,

Signé

A. LAPERSONNE

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Lapersonne

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