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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201527

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201527

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201527
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantEVENO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 3 septembre, 16 et 25 octobre, 6 novembre, 10 décembre 2019, 17 janvier, 6 février, 23 mars, 7, 24 et 28 avril, 9 et 26 mai, 9 juin 2020, un mémoire récapitulatif du 24 janvier 2021, enregistrés sous le n° 1902016, un mémoire de reprise d'instance du 18 août 2022 et des mémoires des 19 décembre 2022, 27 février et 6 mars 2023, M. A B, représenté par Me Eveno, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de constater l'illégalité de l'emprise résultant de la présence d'un poteau électrique sur le terrain dont il est propriétaire ;

2°) d'enjoindre à la société Enedis de procéder, à sa charge, au démontage du poteau électrique et à la remise en état de son terrain dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre à la société Enedis de procéder à l'enfouissement des réseaux aux droits de sa propriété ;

4°) de mettre à la charge de la société Enedis la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la convention dont se prévaut Enedis est illégale ;

- la servitude conventionnelle ne lui est pas opposable ;

- l'emprise résultant de la présence d'un poteau électrique sur le terrain dont il est propriétaire est illégale ;

- aucune régularisation n'est possible et la présence du poteau électrique comporte des nuisances.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 janvier, 20 mars, 2 avril, 18 mai 2020, enregistrés sous le n° 1902016, 1er février et 6 mars 2023, la société Enedis, représentée par Me Paitier, conclut au rejet de la requête et demande à ce que soit mise à la charge de M. B une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable en raison de la prescription trentenaire ;

- le poteau électrique est régulièrement implanté ;

- l'implantation est régularisable ;

- le déplacement du poteau porte une atteinte excessive à l'intérêt général.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'énergie ;

- la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 67-886 du 6 octobre 1967 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- les observations de Me Eveno, représentant M. B, et celles de Me Dubroca, représentant la société Enedis.

Une note en délibéré présentée pour M. B, a été enregistrée le 12 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a acquis, le 19 juin 2019, une maison sur le territoire de la commune de Sainte-Croix-sur-Mer, 7 rue du Bot Cain, sur une parcelle cadastrée AB 47 et 48. Par un courriel du 3 août 2019, il a sollicité les services de la société Enedis afin de signer une convention relative à l'implantation du poteau électrique situé sur sa propriété. En l'absence de réponse de cette société, M. B a saisi, le 3 septembre 2019, le présent tribunal d'une demande tendant notamment à obtenir la résiliation de la convention d'octobre 1967 et à la constatation de l'irrégularité de l'emprise. Par un jugement du 15 octobre 2021, le présent tribunal a rejeté les conclusions de sa demande tendant à la résiliation de cette convention comme étant portées devant une juridiction incompétente pour en connaître et le surplus des conclusions comme irrecevables. La Cour administrative d'appel de Nantes a annulé ce jugement en ce qu'il avait rejeté le surplus des conclusions comme irrecevable. Par la présente requête, M. B demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de constater l'emprise irrégulière de cet ouvrage sur son terrain et d'enjoindre à la société Enedis de procéder au démontage de l'ouvrage et à l'enfouissement de la ligne le long de sa propriété.

Sur le cadre juridique applicable :

2. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté, par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher, d'abord, si eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible, puis, dans la négative, de prendre en considération, d'une part, les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence, notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.

Sur la régularité de l'emprise de l'ouvrage en litige :

3. Aux termes de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie, dont les dispositions sont désormais reprises par les articles L. 323-3 et suivants du code de l'énergie : " () La déclaration d'utilité publique d'une distribution d'énergie confère, en outre, au concessionnaire () le droit : / 1° D'établir à demeure des supports et ancrages pour conducteurs aériens d'électricité, soit à l'extérieur des murs ou façades donnant sur la voie publique, soit sur les toits et terrasses des bâtiments () ; / 2° De faire passer les conducteurs d'électricité au-dessus des propriétés privées () ; / 3° D'établir à demeure () des supports pour conducteurs aériens, sur des terrains privés non bâtis, qui ne sont pas fermés de murs ou autres clôtures équivalentes ; () / L'exécution des travaux prévus aux alinéas 1° à 4° ci-dessus doit être précédée d'une notification directe aux intéressés et d'une enquête spéciale dans chaque commune ; elle ne peut avoir lieu qu'après approbation du projet de détail des tracés par le préfet. / () ". L'article 1er du décret du 6 octobre 1967 portant règlement d'administration publique pour l'application de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie et de la loi du 16 octobre 1919 relative à l'utilisation de l'énergie hydraulique, applicable au litige, dispose que : " Une convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire ayant pour objet la reconnaissance des servitudes d'appui, de passage, () prévues au troisième alinéa de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 susvisée peut remplacer les formalités prévues au quatrième alinéa dudit article. / Cette convention produit, tant à l'égard des propriétaires et de leurs ayants droit que des tiers, les effets de l'approbation du projet de détail des tracés par le préfet () ". Il résulte de ces dispositions que les servitudes mentionnées par l'article 12 de la loi du 15 juin 1906, codifié aux articles L. 323-3 et suivants du code de l'énergie, peuvent être instituées par une convention passée entre le concessionnaire d'un service de distribution d'énergie et le propriétaire de la parcelle concernée.

4. Si la société Enedis se prévaut d'une convention signée le 9 octobre 1967 entre M. E D concernant un support de ligne électrique, il résulte de cette convention qu'elle concerne les seules parcelles cadastrées 49 et 50. Or, il est constant que le poteau en litige est implanté sur la parcelle cadastrée 48 appartenant à M. B. Malgré une demande du tribunal en ce sens, les parties n'ont pas transmis l'historique du cadastre permettant de s'assurer que la convention en cause porterait sur le support en litige. La société Enedis n'est pas en mesure de se prévaloir d'une déclaration d'utilité publique concernant la ligne litigieuse ou d'établir la réalité d'une convention conclue avec le propriétaire alors concerné ou d'un accord amiable donné par celui-ci. Dès lors, l'implantation du poteau électrique en cause est irrégulière.

5. En vertu de l'article 650 du code civil, tout ce qui concerne les servitudes établies pour l'utilité publique ou communale est déterminé par des lois ou des règlements particuliers. Si les servitudes privées continues et apparentes instituées pour l'utilité des particuliers s'acquièrent par titre ou par la possession de trente ans, les servitudes établies pour l'utilité publique ou communale résultant de l'article L. 323-4 du code de l'énergie excluent, pour leur acquisition, le recours aux règles régissant les servitudes instituées pour l'utilité des particuliers. Par suite, la société Enedis n'est pas fondée à soutenir que les installations litigieuses, irrégulièrement implantées ainsi qu'il a été dit au point 4, constitueraient des servitudes visibles qui auraient été acceptées par M. B lors de l'acquisition de la propriété.

6. Compte tenu de ce qui vient d'être exposé, la société Enedis n'est pas davantage fondée à opposer à l'action de M. B la prescription trentenaire issue de l'article 2227 du code civil.

7. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à soutenir que l'ouvrage en cause est irrégulièrement implanté.

Sur la régularisation de l'implantation du poteau litigieux :

8. Il résulte de l'instruction, en particulier des courriels envoyés par M. B en août 2019, que ce dernier entendait obtenir la signature d'une nouvelle convention avec la société Enedis, laquelle affirme, dans son dernier mémoire, y être également disposée. Toutefois, M. B, dans le dernier état de ses écritures, et après demande du tribunal en ce sens, s'oppose à la signature d'une convention pour le maintien du poteau litigieux et souhaite obtenir son retrait ainsi que l'enfouissement de la ligne qu'il supporte. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est pas allégué, que la société Enedis aurait envisagé de recourir à une procédure d'expropriation. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction qu'une régularisation appropriée de l'implantation du poteau électrique en litige soit possible en l'espèce.

Sur l'injonction de démolir l'ouvrage et de procéder à l'enfouissement des lignes :

9. La société Enedis fait valoir que la suppression du poteau et l'enfouissement de la ligne sont évalués à la somme de 24 849,55 euros et que le poteau électrique litigieux, qui assure le raccordement de la propriété du requérant, supporte également un éclairage affecté au service public et nécessiterait des frais complémentaires pour procéder à son déplacement. Si le requérant soutient que la présence du câble de la ligne électrique supportée par le poteau litigieux entraîne des surcoûts pour les travaux d'aménagement paysager et de terrassement ou de modification du stockage du gaz, il n'établit pas cette gêne et ne transmet aucun élément permettant d'attester de sa réalité et de son ampleur, alors que le poteau en litige se situe le long du mur d'enceinte de sa propriété. M. B, qui a acquis sa propriété en 2019 alors que l'ouvrage en litige y était déjà implanté, évoque également un préjudice visuel, des contraintes d'accès, un préjudice d'agrément et une diminution de sa parcelle sans apporter d'élément quant à la consistance de ces préjudices, et alors que le déplacement du poteau de l'autre côté du mur d'enceinte de sa propriété n'implique pas nécessairement son retrait du champ de vision du requérant. S'il fait valoir un risque grave en cas de fil à terre ou d'endommagement du poteau, il résulte de l'instruction, en particulier des photographies transmises, que d'autres fils électriques, non reliés au poteau litigieux, surplombent la propriété de M. B sur la même partie de sa propriété. Il n'est pas établi, ni allégué, que les conditions techniques auxquelles doivent satisfaire les distributions d'énergie électrique, de nature à préserver la sécurité des personnes et des biens, ne seraient pas respectées. Dans ces conditions, eu égard aux inconvénients du déplacement de l'ouvrage et au caractère limité de la gêne pour M. B et inhérents à la présence de l'ouvrage, le déplacement du pylône électrique et de la ligne aérienne doit être regardé comme portant une atteinte excessive à l'intérêt général.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'injonction présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions des parties présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Enedis sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la société Enedis.

Délibéré après l'audience du 6 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

La rapporteure,

Signé

C. C

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au ministre de la transition énergétique en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Lapersonne

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