Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 juillet 2022 et 2 février 2024, Mme B... F..., représentée par Me Taforel, demande au tribunal :
1°)
d’annuler la délibération du 19 mars 2021 par laquelle le conseil communautaire de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche a décidé de préempter les parcelles cadastrées 558 AA 61, 558 AB 254 et 558 ZC 123, situées à Saint-Symphorien-le-Valois, commune déléguée de La Haye ;
2°) d’enjoindre à la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche de lui proposer d’acquérir le bien objet de la décision de préemption contestée aux prix et conditions mentionnés dans la déclaration d’intention d’aliéner, dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°)
de mettre à la charge de la communauté de communes une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a intérêt à agir contre la décision contestée ;
- la décision a été prise par une autorité incompétente, seul le président de la communauté de communes étant compétent pour exercer le droit de préemption urbain sur les parcelles en cause ;
- elle méconnait les articles L. 210-1 et L. 300-1 du code de l’urbanisme, la commune ne justifiant pas de l’existence d’un projet d’action ou d’aménagement à la date de son édiction ;
- le projet envisagé ne rentre pas dans le champ de compétence de la commune de La Haye ;
- la décision de préemption méconnaît les dispositions du plan local d’urbanisme intercommunal applicable, dès lors que le classement en zone UB d’une partie du terrain préempté ne permet pas la construction d’un espace sportif entraînant des dommages et troubles importants pour les personnes et que le classement en zone 1AUz d’une autre partie du terrain préempté permet d’y accueillir seulement des activités économiques ;
- le projet ne répond à aucun intérêt public.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 21 juillet 2023, le 26 septembre 2023 et le 4 mars 2024, la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche, représentée par la SELARL Juriadis, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la requérante d’une somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable, dès lors que la décision attaquée est inexistante, que l’acte attaqué n’a pas été produit dans son intégralité et que le recours est manifestement tardif ;
- à titre subsidiaire, les moyens de la requête ne sont pas fondés.
La requête a été communiquée à Mme C... I... veuve H..., à M. D... H..., à M. A... H... et à Mme G... H... veuve E..., qui n’ont pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;
- et les observations de la SELARL Juriadis, avocat de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche.
Considérant ce qui suit :
Mme B... F... s’est portée acquéreuse d’un terrain non bâti appartenant aux consorts H..., cadastré 558 AA 61, 558 AB 254 et 558 ZC 123, situé à Saint-Symphorien-le-Valois, commune déléguée de La Haye, dans la Manche. Le 27 janvier 2021, une déclaration d’intention d’aliéner a été transmise à la commune de La Haye. Le 19 mars 2021, le président de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche a décidé d’exercer le droit de préemption urbain sur le bien en cause pour le rétrocéder à la commune de La Haye, afin que cette dernière réalise son projet consistant à créer un espace sportif de Bicycle Motocross (BMX). Par sa requête, Mme F... demande l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, selon l’article L. 211-2 du code de l’urbanisme, la compétence en matière de plan local d’urbanisme (PLU) d’un établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre emporte de plein droit compétence pour cet établissement en matière de droit de préemption urbain. Aux termes l’article L. 5211-9 du code général des collectivités territoriales : « Le président est l’organe exécutif de l’établissement public de coopération intercommunale. / (…) Le président de l’établissement public de coopération intercommunale peut, par délégation de son organe délibérant, être chargé d’exercer, au nom de l’établissement, les droits de préemption, ainsi que le droit de priorité, dont celui-ci est titulaire ou délégataire en application du code de l’urbanisme. Il peut également déléguer l’exercice de ces droits à l’occasion de l’aliénation d’un bien, dans les conditions que fixe l’organe délibérant de l’établissement. Il rend compte à la plus proche réunion utile de l’organe délibérant de l’exercice de cette compétence ».
La communauté de communes côte-ouest-centre-Manche est un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre dont la commune de La Haye est membre. Aux termes de ses statuts, validés par arrêté préfectoral du 6 septembre 2017, cette communauté de communes dispose de la compétence aménagement de l’espace qui lui confère compétence en matière de plan local d’urbanisme, ce qui implique de plein droit sa compétence en matière de droit de préemption urbain. Par délibération du 22 juillet 2020, son conseil communautaire a donné délégation de pouvoir au président de l’établissement public de coopération intercommunale notamment pour exercer, au nom de la communauté de communes, le droit de préemption urbain dans les conditions fixées à l’article L. 5211-9 du code général des collectivités territoriales. Contrairement à ce que soutient Mme F..., la décision du 19 mars 2021 objet du litige ne constitue pas une délibération du conseil communautaire de cet EPCI mais une décision de son autorité exécutive. Dès lors que le président de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche était, en application des principes rappelés ci-dessus, l’autorité compétente pour exercer le droit de préemption urbain sur les parcelles en cause, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’acte attaqué ne peut qu’être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de L. 210-1 du code de l’urbanisme, dans sa rédaction applicable au litige : « Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l’intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l’article L. 300-1, à l’exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d’aménagement. / (…) Toute décision de préemption doit mentionner l’objet pour lequel ce droit est exercé (…) ». Il résulte de ces dispositions que les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d’une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l’exercent, de la réalité d’un projet d’action ou d’opération d’aménagement répondant aux objets mentionnés à l’article L. 300-1 du code de l’urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n’auraient pas été définies à cette date et, d’autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption.
En l’espèce, la décision contestée mentionne notamment que le projet porté par la commune de La Haye consiste à réaliser un espace sportif de BMX collectif et homologué, que ce projet se compose d’une piste entre 280 et 370 mètres et de ses équipements associés, que ce projet a été élaboré avec l’association locale « BMX centre Manche » récemment constituée et qu’aucun équipement de ce type n’est disponible à moins de 50 kilomètres de La Haye. La communauté de communes a également produit en défense son dossier de candidature à l’appel à manifestation d’intérêt « petites villes de demain », daté du 20 novembre 2020, mentionnant le projet de piste de BMX au titre de l’objectif stratégique tendant à développer l’offre de loisirs sur le territoire, le cahier des clauses techniques particulières 2020-020 du marché de maîtrise d’œuvre portant sur l’aménagement de la zone d’activités de l’Etrier, mentionnant le souhait de la commune de La Haye d’un aménagement d’une piste dédiée à la pratique du BMX en loisir et en compétition, ainsi qu’un article de presse locale du 25 février 2021, rapportant les propos du dirigeant de l’association « BMX centre Manche » selon lesquels il travaille sur un projet de piste nationale en lien avec l’équipe communale. Ces différents éléments attestent de l’existence d’un projet susceptible de fonder l’exercice de son droit à préempter par la communauté de communes à la date du 19 mars 2021 en vue de rétrocéder le bien à la commune de La Haye. Il s’ensuit que le moyen tiré de méconnaissance des articles L. 210-1 et L. 300-1 du code de l’urbanisme ne peut qu’être écarté.
En troisième lieu, aux termes du II de l’article L. 5214-16 du code général des collectivités territoriales : « La communauté de communes peut par ailleurs exercer, en lieu et place des communes, pour la conduite d'actions d'intérêt communautaire, les compétences relevant des groupes suivants : / (…) 4° Construction, entretien et fonctionnement d'équipements culturels et sportifs d'intérêt communautaire et d'équipements de l'enseignement préélémentaire et élémentaire d'intérêt communautaire (…) ». Les dispositions des III et IV du même article précisent que la définition des compétences transférées au sein de chacun des groupes et la reconnaissance de leur intérêt communautaire relèvent de délibérations du conseil de la communauté de communes. Aux termes de l’article 5 des statuts de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche, validés par arrêté préfectoral du 6 septembre 2017, cet EPCI exerce de plein droit, en lieu et place des communes membres, les compétences optionnelles en matière de « construction, gestion et entretien des complexes sportifs d’intérêt communautaire, à savoir : complexe sportif situé à La Haye (gymnase et salle sportive (…), un terrain de VTT (…) / Tout nouvel investissement lié aux équipements sportifs listés précédemment ».
Il ressort des pièces du dossier et n’est pas contesté par la requérante que le projet d’espace sportif de BMX est autonome des autres infrastructures sportives d’intérêt communautaire existantes, la piste de BMX envisagée étant accompagnée notamment de sanitaires, de vestiaires, d’un local administratif, d’un poste de contrôle, d’un poste de secours, d’un espace restauration et d’une piste cyclable en permettant l’accès. Dès lors que cet espace sportif, situé sur un site éloigné des autres infrastructures existantes, ne peut être regardé comme un nouvel investissement lié aux équipements sportifs listés à l’article 5 des statuts précités de la communauté de communes, sa construction, sa gestion et son entretien relèvent de la compétence de la commune de La Haye, à laquelle la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche a rétrocédé les parcelles préemptées le 25 mars 2022. Par suite, le moyen tiré de ce que ce projet ne relèverait pas de la compétence de la commune de La Haye ne peut qu’être écarté.
En quatrième lieu, Mme F... soutient que l’installation d’un espace sportif de BMX est incompatible avec les dispositions du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI) de La Haye du Puits, applicables en l’espèce, au motif que le classement d’une partie des terrains préemptés en zone urbaine UB et en zone d’urbanisation future 1AUz s’opposerait à un tel projet.
Toutefois, d’une part, si la requérante cite les dispositions du PLUI selon lesquelles le classement en zone UB interdit la mise en œuvre d’activités qui entraînent des dommages ou des troubles importants pour les personnes, et se prévaut à cet égard de ce que le projet d’espace sportif est situé à proximité immédiate de sa maison, de trois autres habitations et d’un lotissement nouvellement créé, elle ne produit aucun élément permettant d’établir les nuisances qu’elle invoque. D’autre part, si elle soutient qu’une infrastructure sportive ne peut pas être construite en zone 1AUz, il ressort des dispositions applicables aux zones à urbaniser du PLUI de La Haye du Puits que, dans le secteur 1AU, « tous les usages, affectations des sols, constructions et activités sont interdits à l'exception de ceux visés à l'article 2 et des équipements d’intérêt collectif et/ou nécessaires à un service public ». Le projet litigieux portant sur un espace sportif, lequel constitue un équipement d’intérêt collectif, le classement du terrain objet de la préemption en zone 1AUz ne s’oppose pas à un tel projet. Le moyen tiré de l’incompatibilité du projet justifiant la préemption avec les dispositions du PLUI de La Haye du Puits doit dès lors, en tout état de cause, être écarté dans ses deux branches.
En dernier lieu, il résulte des dispositions de l’article L. 210-1 du code de l’urbanisme que la mise en œuvre du droit de préemption doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l’objet de l’opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant. Il appartient au juge de l’excès de pouvoir de vérifier si le projet d’action ou d’opération est de nature à justifier légalement l’exercice de ce droit de préemption.
Il ressort des termes de la décision attaquée que le projet de réalisation d’un équipement public en vue duquel la préemption a été décidée répond à une demande de pratiquants, en l’absence de structure homologuée existante à proximité de La Haye, et vise notamment à favoriser l’attractivité du territoire en réalisant le premier équipement pouvant accueillir des compétitions nationales de BMX dans la Manche. Si la requérante soutient que le coût de l’infrastructure serait d’au moins deux millions d’euros et serait ainsi disproportionné par rapport au nombre de pratiquants de ce sport, elle ne produit aucun élément circonstancié à l’appui de ses allégations. Le moyen tiré de ce que la mise en œuvre du droit de préemption ne répond pas à un intérêt général suffisant ne peut, dès lors, qu’être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, que Mme F... n’est pas fondée à demander l’annulation de la décision du 19 mars 2021 par laquelle le président de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche a décidé d’exercer le droit de préemption urbain sur les parcelles en cause.
Sur les frais liés à l’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que Mme F... demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de de la communauté de communes présentées sur le fondement des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme F... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... F..., à la communauté de communes côte-ouest-centre-Manche, à Mme C... I... veuve H..., à M. D... H..., à M. A... H... et à Mme G... H... veuve E....
Délibéré après l’audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Marchand, président,
Mme Pillais, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2024.
Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT
Le président,
Signé
A. MARCHAND
Le greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis