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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201682

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201682

lundi 31 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL CHRISTOPHE LAUNAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et des mémoires enregistrés les 14 et 19 juillet 2022, 18 avril et 25 mai 2023, M. E C et Mme D C, représentés par Me Le Brouder, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 avril 2022 par lequel le maire de Port-Bail-sur-Mer a délivré à M. et Mme B un permis de construire ainsi que la décision du 23 juin 2022 portant rejet de leur recours gracieux ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2023 par lequel le maire de Port-Bail-sur-Mer leur a délivré un permis de construire modificatif ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Port-Bail-sur-Mer et de M. et Mme B une somme de 1 500 à euros chacun sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 621-30 du code du patrimoine et R. 423-54 du code de l'urbanisme qui imposent l'accord de l'architecte des Bâtiments de France ;

- le dossier de demande de permis de construire est insuffisant ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article UB 2 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- il méconnaît l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme ;

- il méconnaît l'article UB 6 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- il méconnaît l'article UB 10 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- il méconnaît l'article UB 11 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- il méconnaît l'article UB 12 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- il méconnaît l'article UB 13 du règlement du plan local d'urbanisme.

Par des mémoires et pièces complémentaires enregistrés les 29 août 2022, 12 et 16 mai 2023, M. et Mme B, représentés par Me Launay, concluent, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce qu'il soit sursis à statuer en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme ou, à défaut, à ce qu'il soit fait application de l'article L. 600-5 du même code.

3°) à ce que soit mise à la charge des requérants une somme de 3 000 euros au titre des frais liés au litige.

Ils font valoir que :

- la requête est irrecevable en l'absence d'intérêt à agir des requérants ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par des mémoires enregistrés les 28 décembre 2022 et 5 mai 2023, la commune de Port-Bail-sur-Mer, représentée par le SELARL Médéas, prise en la personne de Me Soublin, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce qu'il soit sursis à statuer en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme ;

3°) à ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable en l'absence d'intérêt à agir des requérants ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par un courrier du 22 juin 2023, le tribunal a informé les parties, en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, que la formation de jugement était susceptible de surseoir à statuer afin que soit régularisée l'illégalité qui pourrait être retenue tenant à la méconnaissance des dispositions de l'article R. 423-54 du code de l'urbanisme.

La commune de Port-Bail-sur-Mer a produit des observations par un mémoire enregistré le 26 juin 2023 qui a été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du patrimoine ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Brouder, représentant M. et Mme C ; celles de Me Justal, représentant la commune de Port-Bail-sur-Mer, ainsi que les observations de Me Launay, représentant M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Le 8 décembre 2021, M. A B et Mme F B ont déposé une demande de permis de construire en vue d'édifier une maison d'habitation de 280,24 m² sur un terrain cadastré K 1118 situé rue Barbey d'Aurevilly à Port-Bail-sur-Mer. Par un arrêté du 8 avril 2022, signé sur le fondement d'une délégation, par le maire délégué de la commune historique de Saint-Lo-d'Ourville, le maire de Port-Bail-sur-Mer a délivré le permis de construire sollicité. Par leur requête, M. E C et Mme D C, propriétaires d'une maison située sur une parcelle voisine, demandent l'annulation de l'arrêté du 8 avril 2022 et de la décision du 23 juin 2022 rejetant leur recours gracieux formé le 23 mai. En cours d'instance, un permis de construire modificatif signé par le maire de Port-Bail-sur-Mer a été délivré le 3 mai 2023. Les requérants sollicitent également l'annulation de cet arrêté.

Sur les fins de non-recevoir :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager que si la construction, l'aménagement ou les travaux sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

4. Il ressort des pièces du dossier que les requérants sont propriétaires d'une maison d'habitation située 2 rue Barbey d'Aurevilly sur une parcelle contigüe au terrain d'assiette de la construction autorisée, dont ils sont les voisins immédiats. Ils bénéficient d'une vue relativement dégagée sur la mer. L'arrêté contesté autorise l'édification d'une maison individuelle avec un double garage d'une surface de plancher de 280,24 m², d'une longueur d'environ 21 mètres, d'une hauteur de plus de 7 mètres, qui s'étendra sur la majeure partie du terrain situé dans le prolongement de la maison des requérants. Cette construction, massive, va obstruer une partie de la vue dont ils bénéficient et occasionner ainsi des nuisances, notamment visuelles, susceptibles d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de leur bien. En outre, contrairement à ce que soutiennent les bénéficiaires des permis en litige, il ne ressort pas des pièces du dossier que les requérants auraient été informés, préalablement à l'acquisition de leur maison en 2014, du projet d'achat de M. et Mme B. Il en résulte que M. et Mme C justifient d'un intérêt leur donnant qualité pour agir. Par suite, les fins de non-recevoir opposées à ce titre ne peuvent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de consultation de l'architecte des Bâtiments de France :

5. Aux termes de l'article L. 621-30 du code du patrimoine : " I. - Les immeubles ou ensembles d'immeubles qui forment avec un monument historique un ensemble cohérent ou qui sont susceptibles de contribuer à sa conservation ou à sa mise en valeur sont protégés au titre des abords. La protection au titre des abords a le caractère de servitude d'utilité publique affectant l'utilisation des sols dans un but de protection, de conservation et de mise en valeur du patrimoine culturel () ". Aux termes de l'article L. 621-32 du même code : " Les travaux susceptibles de modifier l'aspect extérieur d'un immeuble, bâti ou non bâti, protégé au titre des abords sont soumis à une autorisation préalable. L'autorisation peut être refusée ou assortie de prescriptions lorsque les travaux sont susceptibles de porter atteinte à la conservation ou à la mise en valeur d'un monument historique ou des abords. Lorsqu'elle porte sur des travaux soumis à formalité au titre du code de l'urbanisme ou au titre du code de l'environnement, l'autorisation prévue au présent article est délivrée dans les conditions et selon les modalités de recours prévues aux articles L. 632-2 et L. 632-2-1 ". Aux termes du I. de l'article L. 632-1 de ce code, dans sa rédaction alors en vigueur : " L'autorisation prévue à l'article L. 632-1 est, sous réserve de l'article L. 632-2-1, subordonnée à l'accord de l'architecte des Bâtiments de France, le cas échéant assorti de prescriptions motivées. A ce titre, ce dernier s'assure du respect de l'intérêt public attaché au patrimoine, à l'architecture, au paysage naturel ou urbain, à la qualité des constructions et à leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant. () / Le permis de construire () tient lieu de l'autorisation prévue à l'article L. 632-1 du présent code si l'architecte des Bâtiments de France a donné son accord, dans les conditions prévues au premier alinéa du présent I ". L'article R. 423-54 du code de l'urbanisme dispose de même que : " Lorsque le projet est situé dans le périmètre d'un site patrimonial remarquable ou dans les abords des monuments historiques, l'autorité compétente recueille l'accord ou, pour les projets mentionnés à l'article L. 632-2-1 du code du patrimoine, l'avis de l'architecte des Bâtiments de France ". L'article R. 425-1 du code de l'urbanisme prévoit également que lorsque le projet est situé dans les abords des monuments historiques, le permis de construire tient lieu de l'autorisation prévue à l'article L. 621-32 du code du patrimoine si l'architecte des Bâtiments de France a donné son accord, le cas échéant assorti de prescriptions motivées.

6. Il résulte de ces dispositions que la délivrance d'un permis de construire est subordonnée à l'avis conforme de l'architecte des Bâtiments de France lorsque les travaux envisagés sont situés dans les abords de monuments historiques.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le projet est situé dans les abords d'un monument historique. Le 20 décembre 2021, l'architecte des Bâtiments de France a donné son accord à l'édification de la construction projetée sur la base du dossier de permis transmis par les pétitionnaires à la mairie le 8 décembre 2021. Toutefois, postérieurement à l'émission de cet accord, les pétitionnaires ont adressé aux services instructeurs de la mairie des pièces complémentaires reçues le 12 janvier 2022. Ces informations complémentaires figuraient dans la notice, accompagnée de nouveaux plans, de la manière suivante : " Matériaux véranda : structure aluminium de couleur RAL 7016 et vitrage clair. Couverture en panneaux isolants et aluminium teinte ardoise mat. / Volets : l'habitation sera équipée de volets roulants type coffret tunnel, incorporés à la maçonnerie, coulisses et lames finales teinte gris anthracite RAL 7016, tabliers blancs invisibles en position relevée. / Les fenêtres de toit ainsi que les gardes corps sont en aluminium RAL 7016 ". Eu égard à leur contenu même, qui affecte l'aspect extérieur de la construction projetée et qui est, par suite, susceptible d'avoir une incidence sur la conservation ou à la mise en valeur du monument historique aux abords duquel elle se situe, ces modifications nécessitaient une nouvelle présentation du projet à l'architecte des Bâtiments de France avant que le maire de Port-Bail-sur-Mer ne délivre le permis de construire en litige. Il résulte de ce qui précède que l'avis de l'architecte des Bâtiments de France a été rendu sur la base d'un dossier incomplet, entachant par suite la procédure d'irrégularité. Le moyen doit, par suite, être accueilli.

8. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est de nature, en l'état du dossier, à justifier l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions tendant à ce qu'il soit fait application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme :

9. Aux termes de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme : " Sans préjudice de la mise en œuvre de l'article L. 600-5, le juge administratif qui, saisi de conclusions dirigées contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager ou contre une décision de non-opposition à déclaration préalable estime, après avoir constaté que les autres moyens ne sont pas fondés, qu'un vice entraînant l'illégalité de cet acte est susceptible d'être régularisé, sursoit à statuer, après avoir invité les parties à présenter leurs observations, jusqu'à l'expiration du délai qu'il fixe pour cette régularisation, même après l'achèvement des travaux. Si une mesure de régularisation est notifiée dans ce délai au juge, celui-ci statue après avoir invité les parties à présenter leurs observations. Le refus par le juge de faire droit à une demande de sursis à statuer est motivé. ".

10. Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires ayant conduit à l'adoption de la loi du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique, que lorsque le ou les vices affectant la légalité de l'autorisation d'urbanisme dont l'annulation est demandée sont susceptibles d'être régularisés, le juge doit, en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, surseoir à statuer sur les conclusions dont il est saisi contre cette autorisation, sauf à ce qu'il fasse le choix de recourir à l'article L. 600-5 du code de l'urbanisme, si les conditions posées par cet article sont réunies, ou que le bénéficiaire de l'autorisation lui ait indiqué qu'il ne souhaitait pas bénéficier d'une mesure de régularisation. Un vice entachant le bien-fondé de l'autorisation d'urbanisme est susceptible d'être régularisé, même si cette régularisation implique de revoir l'économie générale du projet en cause, dès lors que les règles d'urbanisme en vigueur à la date à laquelle le juge statue permettent une mesure de régularisation qui n'implique pas d'apporter à ce projet un bouleversement tel qu'il en changerait la nature même.

11. L'illégalité mentionnée au point 7 du présent jugement, tirée de ce que l'arrêté en litige est intervenu au terme d'une procédure irrégulière au motif que l'architecte des Bâtiments de France s'est prononcé sur la base d'un dossier incomplet, est susceptible d'être régularisée.

12. Par un courriel du 26 juin 2023 produit par la commune de Port-Bail-sur-Mer en réponse à un courrier adressé aux parties par le tribunal le 22 juin 2023 en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, l'adjointe à la cheffe de l'unité départementale de l'architecture et du patrimoine de la Manche a indiqué que les pièces complémentaires, qui n'avaient pas été communiquées par les pétitionnaires, " ne remettraient pas en cause " l'accord donné par l'architecte des Bâtiments de France le 20 décembre 2021. Toutefois, ce courriel ne peut être regardé comme l'accord de l'architecte des Bâtiments de France dûment établi conformément aux prescriptions énoncées par les dispositions du code du patrimoine et du code de l'urbanisme énoncées au point 5. Par suite, ce courriel n'est pas de nature à régulariser le vice entachant le permis de construire en litige.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de surseoir à statuer en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme et de fixer à M. et Mme B et à la commune de Port-Bail-sur-Mer un délai de quatre mois, à compter de la notification du présent jugement, aux fins de notifier au tribunal la mesure de régularisation nécessaire.

D É C I D E :

Article 1er : Il est sursis à statuer sur la requête, jusqu'à l'expiration d'un délai de quatre mois, à compter de la notification du présent jugement, imparti à M. et Mme B et à la commune de Port-Bail-sur-Mer pour notifier au tribunal un permis de construire régularisant le vice tiré de l'irrégularité de la consultation de l'architecte des Bâtiments de France.

Article 2 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme E et D C, à M. et Mme A et F B et à la commune de Port-Bail-sur-Mer.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Mondésert, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

X. MONDESERT

La greffière,

Signé

A. LAPERSONNE

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A.Lapersonne

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