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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202256

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202256

vendredi 20 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202256
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 octobre et 21 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Orne a pris à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision méconnaît le droit d'être entendu au sens de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2022, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Cavelier, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant égyptien né le 9 avril 1986, a fait l'objet d'une décision portant refus de renouvellement de titre de séjour " vie privée et familiale " le 4 août 2022. Il a été interpellé pour conduite sans permis le 4 octobre 2022. Par un arrêté du 5 octobre 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de l'Orne a pris à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Il est constant que M. B est marié avec une ressortissante française depuis le 6 janvier 2018 et que de cette union sont nés en avril 2019 et en mars 2021 deux enfants de nationalité française. Il était titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle " vie privée et familiale " valable du 6 décembre 2019 au 3 décembre 2021. Un récépissé de demande de renouvellement de ce titre de séjour lui a été délivré le 2 décembre 2021, valable jusqu'en avril 2022. M. B s'est rendu en Egypte le 31 décembre 2021 pour visiter son père. Il disposait d'un billet retour le 14 janvier 2022. Toutefois, le requérant fait valoir, sans être utilement contredit, qu'ayant égaré son récépissé de séjour, il a sollicité un visa " retour " afin de pouvoir revenir en France. Une décision de refus lui a été opposée le 27 février 2022 aux motifs que la demande était incomplète et qu'il présentait une menace pour l'ordre public. Le requérant a présenté un recours administratif préalable le 20 avril 2022 devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. En l'absence de réponse de la commission, il a présenté un recours contentieux devant le tribunal administratif de Nantes le 3 août 2022, recours toujours pendant à cette date. Le 4 août 2022, le préfet de l'Orne a pris une décision portant refus de séjour, aux motifs que le dossier est incomplet et que M. B présente une menace pour l'ordre public. Le requérant indique qu'en l'absence de visa, il est entré irrégulièrement en France en septembre 2022 afin de pouvoir rejoindre sa famille. Il a été interpellé lors d'un contrôle routier le 4 octobre 2022 et a fait l'objet de la décision litigieuse portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, au motif qu'il avait fait l'objet d'un refus de séjour. Il ressort des pièces du dossier, notamment des avis d'imposition, des factures et des photographies, que M. B résidait avec sa femme française et leurs enfants, avant et après son séjour en Egypte. Il a d'ailleurs fait l'objet d'un contrôle routier en octobre 2022 alors qu'il se trouvait en voiture avec sa femme. Si le préfet fait valoir qu'il a résidé près d'un an éloigné de sa famille, il ressort des pièces du dossier que cette situation résulte du refus de visa de retour qui lui a été opposé. Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte manifestement disproportionnée à la vie privée et familiale du requérant au regard des buts en vue desquels elle a été prise.

5. Pour établir que la décision contestée était légale, le préfet de l'Orne a invoqué, dans son mémoire en défense communiqué au requérant, un autre motif tiré de ce que M. B constituerait une menace pour l'ordre public dès lors qu'il a été interpellé pour conduite sans permis de conduire, en récidive, et qu'il est connu pour des faits de violence conjugale. Si des violences avérées, en particulier intrafamiliales, peuvent justifier la mesure attaquée alors même qu'elles n'auraient pas donné lieu à condamnation pénale, le préfet de l'Orne n'apporte aucun élément concernant les faits en cause. Le requérant indique quant à lui, sans être utilement contredit, qu'une enquête sociale a été ouverte, à laquelle une suite favorable a été apportée. Dans ces conditions, les faits reprochés ne permettent pas d'établir que le comportement du requérant constituerait une atteinte à l'ordre public. Dès lors, la substitution de motifs demandée par le préfet doit être rejetée.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 5 octobre 2022 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

8. Il y a lieu d'enjoindre à l'autorité préfectorale de délivrer une autorisation provisoire de séjour à M. B l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours et, après avoir procédé au réexamen de sa situation, de statuer à nouveau sur son cas dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 5 octobre 2022 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours est annulé.

Article 3 : Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Orne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer une autorisation provisoire de séjour à M. B l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours, et de statuer à nouveau sur son cas dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Cavelier une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Cavelier et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 5 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 janvier 2023.

La rapporteure,

Signé

C. C

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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