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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202673

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202673

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202673
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 novembre 2022 et 29 novembre 2023, le département du Calvados demande au tribunal :

1°) d'enjoindre à tout occupant de l'ancienne pouponnière située 138 rue d'Auge à Caen de quitter les lieux sans délai, avec tous leurs biens, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

2°) à défaut pour tous les occupants de quitter les lieux, de l'autoriser à procéder d'office à l'expulsion, au besoin avec le concours de la force publique ;

3°) de se prononcer sur le sort des biens abandonnés et des déchets provenant de l'occupation sans titre.

Il soutient que le bâtiment occupé, qui constitue une dépendance de son domaine public, fait l'objet d'une occupation par des personnes ne disposant d'aucun titre les y autorisant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 octobre 2023, les occupants de l'ancienne pouponnière, représentés par Me Cavelier, concluent :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que l'expulsion prononcée à leur encontre soit assortie d'un délai de deux mois ;

3°) à titre plus subsidiaire, à ce qu'il soit sursis à statuer dans l'attente d'une évaluation sociale des occupants et de solution de relogement stable et pérenne pour les occupants.

Ils font valoir que :

- la requête est portée devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître, dès lors que le bâtiment concerné ne constitue pas une dépendance du domaine public ;

- la situation de précarité des occupants et la présence de jeunes enfants justifient l'octroi d'un délai de deux mois pour quitter les lieux, conformément à l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- dès lors que les articles L. 345-2 et suivants du code de l'action sociale et des familles et l'article L. 121-7 du même code prévoient que l'Etat met en œuvre des solutions d'hébergement pour les personnes sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale, il devra être sursis à statuer jusqu'à ce que des solutions d'hébergement aient été trouvées pour ne pas renvoyer les occupants à des situation d'errance.

La requête a été communiquée au préfet du Calvados, qui n'a pas présenté d'observations.

Par une ordonnance du 4 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce qu'il n'appartient pas au juge administratif d'autoriser à requérir le concours de la force publique, ni à se prononcer sur le sort des biens abandonnés et des déchets provenant de l'occupation sans titre.

Une réponse au moyen d'ordre public présentée par le département du Calvados a été enregistrée le 8 mars 2024.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code des procédures civiles d'expulsion ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pillais ;

- les conclusions de M. A ;

- les observations de Mme B, représentante du département du Calvados ;

- et les observations de Me Cavelier, avocat des occupants de l'ancienne pouponnière.

Considérant ce qui suit :

1. Le département du Calvados est propriétaire au 138 rue d'Auge à Caen d'une parcelle sur laquelle est implantée une chapelle désacralisée affectée, jusqu'au 31 mai 2022, à l'accueil des enfants âgés de 0 à 6 ans confiés à l'aide sociale à l'enfance. En octobre 2022, suite à la désaffectation du bâtiment, plusieurs occupants et leurs familles, se réclamant du collectif " AG de lutte contre toutes les expulsions ", ont pris possession des lieux. Par la présente requête, le département du Calvados demande au tribunal d'ordonner leur expulsion.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

2. Aux termes de l'article L. 2111-1 du code général de la propriété des personnes publiques : " Sous réserve de dispositions législatives spéciales, le domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 est constitué des biens lui appartenant qui sont soit affectés à l'usage direct du public, soit affectés à un service public pourvu qu'en ce cas ils fassent l'objet d'un aménagement indispensable à l'exécution des missions de ce service public ". Aux termes de l'article L. 2141-1 du même code : " Un bien d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1, qui n'est plus affecté à un service public ou à l'usage direct du public, ne fait plus partie du domaine public à compter de l'intervention de l'acte administratif constatant son déclassement ". Aux termes de l'article L. 1 du même code : " Le présent code s'applique aux biens et aux droits, à caractère mobilier ou immobilier, appartenant à l'Etat, aux collectivités territoriales et à leurs groupements, ainsi qu'aux établissements publics ".

3. Lorsque le juge administratif est saisi d'une demande tendant à l'expulsion d'un occupant d'une dépendance appartenant à une personne publique, il lui incombe, pour déterminer si la juridiction administrative est compétente pour se prononcer sur ces conclusions, de vérifier que cette dépendance relève du domaine public à la date à laquelle il statue. A cette fin, il lui appartient de rechercher si cette dépendance a été incorporée au domaine public, en vertu des règles applicables à la date de l'incorporation, et, si tel est le cas, de vérifier en outre qu'à la date à laquelle il se prononce, aucune disposition législative ou, au vu des éléments qui lui sont soumis, aucune décision prise par l'autorité compétente n'a procédé à son déclassement.

4. Il résulte de l'instruction que le département du Calvados a acquis la propriété du bâtiment en cause par acte de vente du 11 mai 1984, l'a affecté au service public de la protection de l'enfance jusqu'en 2022 et n'a jamais procédé à son déclassement. Dans ces conditions, l'immeuble concerné relève du domaine public du département du Calvados. Par suite, le litige relatif à l'expulsion des occupants de cet immeuble relève de la compétence de la juridiction administrative.

Sur les conclusions à fin d'expulsion du domaine public :

5. Aux termes de l'article L. 2122-1 du code général de la propriété des personnes publiques : " Nul ne peut, sans disposer d'un titre l'y habilitant, occuper une dépendance du domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 ou l'utiliser dans des limites dépassant le droit d'usage qui appartient à tous ". L'article L. 2122-2 de ce code dispose : " L'occupation ou l'utilisation du domaine public ne peut être que temporaire. ". En vertu de l'article L. 2122-3 dudit code : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 2122-1 présente un caractère précaire et révocable. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. Lorsqu'il est saisi d'une demande d'expulsion d'occupants sans droit ni titre d'une dépendance du domaine public, il appartient au juge administratif, lorsque l'exécution de cette demande est susceptible de concerner des enfants, de prendre en compte l'intérêt supérieur de ceux-ci pour déterminer, au vu des circonstances de l'espèce, le délai qu'il impartit aux occupants afin de quitter les lieux. Ce délai doit ainsi être fixé en fonction, notamment, d'une part, des diligences mises en œuvre par les services de l'Etat aux fins de procurer aux personnes concernées, après leur expulsion, un hébergement d'urgence relevant des dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles ou, si les intéressés remplissent les conditions requises, un hébergement ou logement de la nature de ceux qui sont visés à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation et, d'autre part, de l'existence éventuelle d'un danger grave et imminent pour les occupants de l'immeuble du fait de leur maintien dans les lieux, de l'existence d'un projet d'affectation de l'immeuble à une activité d'intérêt général, dont l'occupation a pour effet de retarder la réalisation, et de la possibilité qui a été donnée à l'autorité administrative de procéder au recensement et à la définition des besoins des personnes concernées.

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les occupants de l'ancienne pouponnière de la rue d'Auge, se réclamant du collectif " AG lutte contre toutes les expulsions ", ne peuvent se prévaloir d'aucun droit ni titre les y autorisant. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande d'expulsion présentée par le département.

8. En deuxième lieu, il résulte de cette même instruction que les occupants se trouvent sans solution de logement ou d'hébergement, et que parmi eux se trouve une trentaine d'enfants mineurs dont la plupart sont scolarisés à Caen et bénéficient sur site d'un accompagnement scolaire et médical. Il ne résulte pas de l'instruction que le département du Calvados ait engagé, pour ce bâtiment, un projet quelconque et soit engagé dans un calendrier que l'occupation aurait pour effet de retarder. Il ne résulte pas non plus de l'instruction que soit établie l'existence d'un danger grave et imminent pour les occupants de l'immeuble du fait de leur maintien dans les lieux. Par conséquent, dans les circonstances de l'espèce, afin de permettre aux occupants sans titre d'organiser leur départ et de réunir leurs effets personnels et mobiliers, et aux services de l'Etat compétents de mettre en œuvre les diligences utiles pour procurer un hébergement d'urgence aux personnes concernées, il y a lieu, non pas de surseoir à statuer, mais uniquement de leur accorder un délai de départ volontaire de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

9. En troisième lieu, il y a lieu d'autoriser le département du Calvados, à défaut pour les occupants d'avoir quitté les lieux à l'expiration du délai qui leur est octroyé, à solliciter le concours de la force publique et à régler le sort des meubles et effets personnels laissés sur place à l'expiration de ce délai selon les modalités prévues par le chapitre III du titre III du livre IV du code des procédures civiles d'expulsion.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner l'expulsion de l'ensemble des occupants sans droit ni titre de la parcelle et des locaux de l'ancienne pouponnière du Calvados située 138 rue d'Auge, ainsi que l'évacuation des meubles, effets personnels et déchets, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, faute de quoi le département du Calvados pourra, en recourant si nécessaire au concours de la force publique, faire procéder à leur expulsion et à l'enlèvement des meubles et effets personnels laissés sur place selon les modalités prévues par le chapitre III du titre III du livre IV du code des procédures civiles d'expulsion relatives au sort des meubles. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : Il est enjoint à tout occupant de l'ancienne pouponnière située 138 rue d'Auge à Caen de quitter les lieux et de les vider de leurs meubles, effets personnels et déchets, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 2 : A l'issue du délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, en cas d'inexécution de l'obligation de quitter les lieux et de les vider de tout meuble, déchet et effet personnel, le département du Calvados est autorisé à faire procéder, en recourant si nécessaire au concours de la force publique, à l'expulsion des occupants et à l'enlèvement des meubles et effets personnels laissés sur place selon les modalités prévues par le chapitre III du titre III du livre IV du code des procédures civiles d'expulsion.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié au département du Calvados et aux occupants de l'ancienne pouponnière située 138 rue d'Auge à Caen.

Copie en sera adressée au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

M. PILLAIS

Le président,

Signé

A. MARCHANDLa greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

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