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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202713

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202713

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202713
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCLOIX & MENDES-GIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 2 décembre 2022, le 27 novembre 2023 et le 15 janvier 2024, la société Arconance, représentée par Me Destarac, demande au tribunal :

1°) d'annuler la délibération du 3 octobre 2022 par laquelle le conseil municipal de la commune d'Equemauville a exercé le droit de préemption urbain sur la parcelle cadastrée A166 ;

2°) d'enjoindre à la commune d'Equemauville de lui proposer d'acquérir le bien préempté dans les conditions fixées à l'article L. 213-11-1 du code de l'urbanisme dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Equemauville la somme de 3 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les mémoires en défense de la commune d'Equemauville sont irrecevables dès lors qu'ils ne sont pas accompagnés d'une délibération autorisant le maire à agir en justice ;

- il appartient à la commune d'Equemauville de justifier que la délibération par laquelle la communauté de communes du Pays de Honfleur-Beuzeville a instauré le droit de préemption urbain sur son territoire a fait l'objet des formalités de publicité prescrites par l'article R. 211-2 du code de l'urbanisme et qu'elle a été transmise au contrôle de légalité ; par ailleurs, à défaut de justifier que le président de la communauté de communes était lui-même habilité à déléguer le droit de préemption à la commune d'Equemauville en vertu d'une délibération du conseil communautaire dûment publiée et transmise au contrôle de légalité, la délibération attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ; enfin, sauf à justifier que le conseil municipal d'Equemauville n'a pas délégué l'exercice du droit de préemption urbain à son maire par une délibération, la délibération du 3 octobre 2022 a été prise par une autorité incompétente ;

- il appartient à la commune d'Equemauville de démontrer que les conseillers municipaux ont été destinataires d'une convocation accompagnée de l'ordre du jour, adressée au moins trois jours francs avec la réunion du conseil municipal du 3 octobre 2022, qu'elle a été mentionnée au registre des délibérations, affichée et publiée, conformément aux articles L. 2121-10 et L. 2121-11 du code général des collectivités territoriales ; à défaut, la délibération attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière ;

- la délibération du 3 octobre 2022 ne satisfait pas à l'exigence de motivation prévue à l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme dès lors qu'elle ne mentionne pas la nature du projet d'action ou d'opération d'aménagement pour laquelle le droit de préemption a été exercé ;

- elle méconnaît l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme dès lors que la commune ne justifie pas, à la date à laquelle elle exerce le droit de préemption, de l'antériorité et de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme.

Par des mémoires enregistrés le 5 mai 2023, le 20 décembre 2023 et le 2 février 2024, la commune d'Equemauville, représentée par Me Desmonts, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société requérante la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un courrier enregistré le 5 janvier 2024, Me Terlin, notaire, informe le tribunal du décès de Mme D veuve E.

Par un mémoire, enregistré le 1er février 2024, Mme C B et M. A D, ayants-droit de Mme D veuve E, déclarent reprendre l'instance en leur nom.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sénécal, rapporteure,

- les conclusions de Mme Absolon, rapporteure publique,

- et les observations de Me Barreau, représentant la société Arconance.

Considérant ce qui suit :

1. La société Arconance s'est portée acquéreur d'une parcelle cadastrée A166 située au chemin des Onglets à Equemauville appartenant à Mme D veuve E. A la suite de la réception, le 9 septembre 2022, de la déclaration d'intention d'aliéner ce bien, le conseil municipal de la commune d'Equemauville a, par une délibération du 3 octobre 2022, décidé d'exercer le droit de préemption urbain sur la parcelle appartenant à Mme D. La société Arconance demande au tribunal d'annuler la délibération du 3 octobre 2022.

Sur la recevabilité des mémoires produits pour la commune d'Equemauville :

2. Aux termes de l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales : " Le maire peut, en outre, par délégation du conseil municipal, être chargé, en tout ou partie, et pour la durée de son mandat : () / 16° D'intenter au nom de la commune les actions en justice ou de défendre la commune dans les actions intentées contre elle, dans les cas définis par le conseil municipal () " et aux termes de l'article L. 2132-2 du même code : " Le maire, en vertu de la délibération du conseil municipal, représente la commune en justice ".

3. Il résulte de ces dispositions que le maire ne peut intenter au nom de la commune les actions en justice qu'après délibération ou sur délégation du conseil municipal. Après avoir été invité à justifier de son habilitation à agir, le maire de la commune d'Equemauville a produit une délibération du 2 avril 2024 prise postérieurement aux écritures enregistrées le 5 mai 2023, le 20 décembre 2023 et le 2 février 2024. Par suite, si le maire d'Equemauville est habilité à représenter la commune en justice par une délibération du 2 avril 2024, les mémoires produits avant l'entrée en vigueur de cette délibération sont irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. / () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé () / Lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme local de l'habitat ou, en l'absence de programme local de l'habitat, lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en œuvre pour mener à bien un programme de construction de logements locatifs sociaux, la décision de préemption peut, sauf lorsqu'il s'agit d'un bien mentionné à l'article L. 211-4, se référer aux dispositions de cette délibération. Il en est de même lorsque la commune a délibéré pour délimiter des périmètres déterminés dans lesquels elle décide d'intervenir pour les aménager et améliorer leur qualité urbaine ". Aux termes de l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels () ".

5. Il résulte de ces dispositions que les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. Les exigences de motivation résultant de l'article L. 210-1 doivent être regardées comme remplies lorsque la décision fait référence aux dispositions de la délibération délimitant le périmètre dans lequel la collectivité décide d'intervenir pour l'aménager et en améliorer la qualité urbaine et qu'un tel renvoi permet de déterminer la nature de l'action ou de l'opération d'aménagement que la collectivité publique entend mener pour améliorer la qualité urbaine au moyen de cette préemption. A cette fin, la collectivité peut soit indiquer l'action ou l'opération d'aménagement prévue par la délibération délimitant ce périmètre à laquelle la décision de préemption participe, soit renvoyer à cette délibération elle-même si celle-ci permet d'identifier la nature de l'opération ou de l'action d'aménagement poursuivie.

6. D'une part, il ressort des termes mêmes de la délibération attaquée du 3 octobre 2022 que la commune d'Equemauville entend réaliser sur la parcelle préemptée un projet d'ensemble de logements d'intérêt général avec la parcelle A169 lui appartenant, sans apporter de précisions sur la consistance du projet. Dans ces conditions, la commune d'Equemauville n'a pas satisfait aux exigences de motivation prescrites par l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme.

7. D'autre part, à supposer même que la commune d'Equemauville puisse se prévaloir d'un projet consistant en la réalisation d'un programme de logements composé d'un ensemble d'appartements collectifs, de vingt-deux lots à bâtir destinés à des maisons familiales et, à l'entrée du site, de quatorze appartements en logement social, cet ensemble urbain devant permettre d'accueillir des saisonniers et des familles tout en poursuivant un objectif de mixité sociale et d'intérêt général, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce projet, qui n'est au demeurant aucunement précisé dans la délibération attaquée, existait à la date à laquelle le droit de préemption a été exercé. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que, à la date de la décision de préemption, la commune d'Equemauville ne justifiait pas de la réalité d'un projet d'action ou d'opération doit être accueilli.

8. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est de nature à justifier l'annulation de la décision attaquée.

9. Il résulte de ce qui précède que la société Arconance est fondée à demander l'annulation de la délibération du 3 octobre 2022 par laquelle le conseil municipal de la commune d'Equemauville a exercé le droit de préemption urbain sur la parcelle cadastrée A166 appartenant à Mme D veuve E.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Aux termes de l'article L. 213-11-1 du code de l'urbanisme : " Lorsque, après que le transfert de propriété a été effectué, la décision de préemption est annulée ou déclarée illégale par la juridiction administrative, le titulaire du droit de préemption propose aux anciens propriétaires ou à leurs ayants cause universels ou à titre universel l'acquisition du bien en priorité. / () / () / Dans le cas où les anciens propriétaires ou leurs ayants cause universels ou à titre universel ont renoncé expressément ou tacitement à l'acquisition dans les conditions mentionnées aux trois premiers alinéas du présent article, le titulaire du droit de préemption propose également l'acquisition à la personne qui avait l'intention d'acquérir le bien, lorsque son nom était inscrit dans la déclaration mentionnée à l'article L. 213-2 ".

11. Les dispositions précitées font obligation au titulaire du droit de préemption, en cas de renonciation des anciens propriétaires ou de leurs ayants cause à l'acquisition du bien ayant fait l'objet d'une décision de préemption annulée ou déclarée illégale par le juge administratif après le transfert de propriété, de proposer cette acquisition à la personne qui avait l'intention d'acquérir le bien, lorsque son nom a été mentionné dans la déclaration d'intention d'aliéner. Il appartient au juge administratif, saisi de conclusions en ce sens par l'acquéreur évincé et après avoir mis en cause l'autre partie à la vente initialement projetée, d'exercer les pouvoirs qu'il tient des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative afin d'ordonner, le cas échéant sous astreinte, les mesures qu'implique l'annulation, par le juge de l'excès de pouvoir, d'une décision de préemption, sous réserve de la compétence du juge judiciaire, en cas de désaccord sur le prix auquel l'acquisition du bien doit être proposée, pour fixer ce prix. A ce titre, il lui appartient, après avoir vérifié, au regard de l'ensemble des intérêts en présence, que le rétablissement de la situation initiale ne porte pas une atteinte excessive à l'intérêt général, de prescrire au titulaire du droit de préemption qui a acquis le bien illégalement préempté, s'il ne l'a pas entre-temps cédé à un tiers, de prendre toute mesure afin de mettre fin aux effets de la décision annulée et, en particulier, de proposer à l'ancien propriétaire puis, le cas échéant, à l'acquéreur évincé d'acquérir le bien, à un prix visant à rétablir, sans enrichissement injustifié de l'une des parties, les conditions de la transaction à laquelle l'exercice du droit de préemption a fait obstacle.

12. Il ne résulte pas de l'instruction, et n'est pas allégué, que la commune d'Equemauville, qui a acquis le bien préempté, l'aurait cédé à un tiers. Dans ces conditions, il y a lieu d'enjoindre à la commune de mettre en œuvre le dispositif prévu à l'article L. 213-11-1 du code de l'urbanisme en proposant aux ayants-droit de Mme D veuve E puis, le cas échéant, à la société Arconance d'acquérir le bien. Un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement lui est imparti pour y procéder.

Sur les frais de l'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Equemauville la somme de 1 500 euros à verser à la société Arconance au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens. En revanche, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Arconance, qui n'est pas la partie perdante, la somme que la commune demande au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Les écritures produites par la commune d'Equemauville sont écartées.

Article 2 : La délibération du 3 octobre 2022 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la commune d'Equemauville, dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement, de mettre en œuvre le dispositif prévu à l'article L. 213-11-1 du code de l'urbanisme.

Article 4 : La commune d'Equemauville versera la somme de 1 500 euros à la société Arconance en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune d'Equemauville tendant au bénéfice de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société Arconance, à la commune d'Equemauville, à la communauté de communes du Pays de Honfleur-Beuzeville, à Mme C B et à M. A D.

Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rouland-Boyer, présidente,

- Mme Sénécal, première conseillère,

- Mme Remigy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

I. SENECAL

La présidente,

Signé

H. ROULAND-BOYER

La greffière,

Signé

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. BLOYET

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