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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300033

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300033

vendredi 13 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300033
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 janvier et 13 avril 2023, Mme F, représentée par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de regroupement familial au profit de ses deux enfants, A et B C ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui accorder le bénéfice du regroupement familial au profit de ses deux enfants ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme D soutient que :

- la décision en litige a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet de l'Orne s'est cru à tort en situation de compétence liée pour rejeter sa demande sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2023, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 28 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 avril 2023.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- et les observations de Me Cavelier, avocat de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, de nationalité ivoirienne, a déclaré être entrée en France le 1er octobre 2016. Elle a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de mère d'un enfant français. Mme D a trois autres enfants qui sont nés en Côte d'Ivoire. A C, né le 23 juillet 2008, et B C, né le 11 août 2014, sont respectivement entrés sur le territoire français le 18 août 2018 et le 30 novembre 2019. Le 18 juillet 2022, Mme D a présenté une demande de regroupement familial au profit de ses deux fils, A et B C. Par une décision du 8 novembre 2022, dont Mme D demande l'annulation, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande au motif que ses deux enfants sont déjà présents sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : () 2° () par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 434-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial : /()/ 3° Un membre de la famille résidant en France ".

3. Si l'autorité administrative peut légalement rejeter une demande de regroupement familial sur le fondement des dispositions précitées du 3° de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne peut le faire qu'après avoir procédé à l'examen complet de la situation personnelle des personnes en cause et vérifié que, ce faisant, elle n'a pas porté une atteinte excessive au droit du demandeur au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et qu'elle a accordé une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants concernés par sa décision.

4. Il ressort des termes de la décision attaquée du 8 novembre 2022 que, pour refuser à Mme D le bénéfice du regroupement familial sur place au profit de ses deux fils, le préfet de l'Orne s'est exclusivement fondé sur la circonstance que ceux-ci résident déjà en France, ce dont il a déduit qu'ils n'étaient pas éligibles au regroupement familial. Toutefois, si la présence en France des deux fils de la requérante pouvait constituer un motif de refus du regroupement familial en application des dispositions précitées, il appartenait au préfet de l'Orne, qui n'était pas en situation de compétence liée, de procéder à un examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des incidences de son refus sur la situation personnelle et familiale de Mme D au regard du droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'intérêt supérieur des deux enfants concernés par la décision. Or, en se bornant à constater que la situation de Mme D n'était pas éligible au regroupement familial du seul fait de la présence en France à cette date de ses deux fils, le préfet de l'Orne n'a pas procédé à un examen particulier de la demande dont il était saisi, et a ainsi méconnu l'étendue de son pouvoir d'appréciation. Par suite et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme D est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 8 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté la demande de regroupement familial présentée par Mme D au profit de ses deux enfants, doivent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation qui le fonde, l'exécution du présent jugement implique seulement que la demande de Mme D soit réexaminée dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

7. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cavelier, avocat de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 8 novembre 2022 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté la demande de regroupement familial présentée par Mme D au profit de ses deux enfants, A et B C, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Orne de procéder au réexamen de la demande de regroupement familial présentée par Mme D au profit de ses deux enfants, A et B C, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Cavelier une somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme F, à Me Cavelier et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHANDLe greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

le greffier,

J. Lounis

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