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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300113

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300113

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300113
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 janvier 2023, M. A G, représenté par la SCP Themis avocats et associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 juillet 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a confirmé la sanction de mise en cellule disciplinaire durant vingt jours prononcée à son encontre le 21 juin 2022 par le président de la commission de discipline du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-64 du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que l'autorité qui a décidé le renvoi devant la commission de discipline ne disposait pas d'une délégation du directeur de l'établissement à cet effet ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que la commission de discipline s'est réunie en l'absence d'un second assesseur, en méconnaissance de l'article R. 234-2 du code pénitentiaire, que son président ne disposait pas d'une délégation régulièrement publiée et qu'il n'est pas établi que le premier assesseur n'était pas lui-même le rédacteur du compte rendu d'incident ;

- il n'est pas établi que la décision du chef d'établissement l'ayant renvoyé devant la commission de discipline mentionnait avec précision les faits qui lui étaient reprochés et la qualification retenue par l'autorité de poursuite, en violation des droits de la défense ;

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il ne lui a pas été permis de consulter son dossier disciplinaire au moins trois heures avant la séance de la commission de discipline, en méconnaissance de l'article R. 313-2 du code pénitentiaire et des droits de la défense ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il ne lui a pas été permis de conserver une copie du dossier disciplinaire en méconnaissance des articles R. 234-15, R. 234-14 et R. 234-18 du code pénitentiaire ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'en refusant de reporter l'audience disciplinaire ou de solliciter la désignation d'un autre avocat, la commission de discipline a méconnu le principe des droits de la défense et les dispositions de l'article R. 234-16 du code pénitentiaire ;

- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits ;

- le quantum de la sanction est entaché d'une erreur d'appréciation au regard des circonstances dans lesquelles les faits sont intervenus ; la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. G ne sont pas fondés.

M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A G, incarcéré au centre pénitentiaire d'Alençon Condé-sur-Sarthe, a été sanctionné de vingt jours de cellule disciplinaire par une décision du 21 juin 2022 de la commission de discipline. Le recours administratif formé par M. G contre cette décision a été rejeté par la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes par décision du 18 juillet 2022. Par la présente requête, M. G demande au tribunal d'annuler cette décision du 18 juillet 2022.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 234-1 du code pénitentiaire : " Pour l'exercice de ses compétences en matière disciplinaire, le chef de l'établissement pénitentiaire peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement du personnel de surveillance placé sous son autorité () ". Aux termes de l'article R. 234-14 du même code : " Le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la décision de poursuivre la procédure disciplinaire a été prise le 17 juin 2022 par M. E, lieutenant, qui disposait d'une délégation à l'effet d'engager les poursuites disciplinaires en vertu d'un arrêté du 1er mai 2022 de M. B C, chef d'établissement du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe, publié au recueil des actes administratifs n° 2022-05-01 de la préfecture de l'Orne le 2 mai 2022. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure tenant à l'absence de délégation donnée à la personne qui a engagé les poursuites doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 234-2 du code pénitentiaire : " La commission de discipline comprend, outre le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire, président, deux membres assesseurs ". Aux termes de l'article R. 234-12 du même code : " En cas de manquement à la discipline de nature à justifier une sanction disciplinaire, un compte rendu est établi dans les plus brefs délais par l'agent présent lors de l'incident ou informé de ce dernier. L'auteur de ce compte rendu ne peut siéger en commission de discipline ".

5. Il ressort des pièces du dossier, notamment de l'état de la composition de la commission de discipline signé par la présidente de la commission, qu'elle comportait un assesseur pénitentiaire dont les initiales sont H.F., et un assesseur civil, représentant extérieur à l'administration pénitentiaire. Par ailleurs, la commission de discipline était présidée par Mme D F, directrice de détention, qui disposait d'une délégation à l'effet de présider la commission de discipline en vertu d'un arrêté du 1er mai 2022 de M. B C, chef d'établissement du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe, publié au recueil des actes administratifs n° 2022-05-01 de la préfecture de l'Orne le 2 mai 2022. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le rédacteur du compte rendu d'incident du 16 juin 2022, qui est un surveillant dont les initiales sont J.N., n'a pas siégé lors de la commission de discipline en qualité d'assesseur. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure lié au caractère irrégulier de la composition de la commission de discipline doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 234-15 du code pénitentiaire : " " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la décision du 17 juin 2022 d'engagement des poursuites mentionne l'exposé des faits reprochés et leur qualification juridique, à savoir le fait " de proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel pénitentiaire () ", " de refuser de se soumettre à une mesure de sécurité () ou refuser d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement ", et " de provoquer un tapage de nature à troubler l'ordre de l'établissement ". Il ressort en outre des pièces du dossier que la convocation adressée à M. G devant la commission de discipline du 21 juin 2022 comprenait les mêmes éléments. Par suite, le moyen tiré de l'absence de mention des faits précis reprochés et de la qualification retenue par l'autorité de poursuite dans la décision de renvoi devant la commission de discipline, manque en fait et doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 313-2 du code pénitentiaire : " Pour l'application des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration aux décisions mentionnées par les dispositions de l'article R. 313-1, la personne détenue dispose d'un délai pour préparer ses observations qui ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat ou du mandataire agréé, si elle en fait la demande () ". Aux termes de l'article R. 234-16 du code pénitentiaire : " Chaque personne détenue dispose de la faculté de se faire assister par un avocat de son choix ou par un avocat désigné par le bâtonnier de l'ordre des avocats et peut bénéficier à cet effet de l'aide juridique. ".

9. Il ressort du bordereau d'état des pièces produit par le garde des sceaux, ministre de la justice que le 20 juin 2022 à 11 heures 41, soit plus de trois heures avant la séance de la commission de discipline qui s'est tenue le 21 juin 2022 à 09 h 30, M. G a pu accéder à son dossier comprenant le compte rendu d'incident, le rapport d'enquête, le compte rendu professionnel, la convocation devant la commission de discipline, la désignation d'un avocat avec une demande d'aide juridictionnelle et la confirmation de transmission de la désignation d'un avocat, ainsi que la décision de poursuivre rendue sur le rapport d'enquête. Ces documents, alors même qu'ils portent la mention " refus de signer " font foi tant que n'est pas apportée la preuve contraire. En outre, ni les dispositions des articles R. 234-15, R. 234-14 et R. 234-18 du code pénitentiaire ni aucune disposition législative ou réglementaire, ni aucun principe général, n'imposent à l'administration de permettre à la personne détenue de conserver une copie de son dossier disciplinaire. Le requérant a ainsi bénéficié des garanties prévues par les dispositions citées au point précédent, notamment d'un délai d'au moins trois heures pour préparer ses observations. Enfin, si le requérant soutient que l'administration aurait refusé de procéder au visionnage des vidéos de l'incident alors qu'il le sollicitait durant la commission de discipline, il ressort de la réponse non contestée de la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes que l'incident n'a pas fait l'objet d'un enregistrement vidéo. M. G, qui a, au demeurant, présenté des observations durant la commission de discipline, n'est pas fondé à soutenir que les droits de la défense ont été méconnus.

10. Si les dispositions du code pénitentiaire impliquent que l'intéressé soit informé en temps utile de la possibilité de se faire assister d'un avocat, possibilité dont il appartient à l'administration pénitentiaire d'assurer la mise en œuvre lorsqu'un détenu en fait la demande, la circonstance que l'avocat dont l'intéressé a ainsi obtenu l'assistance ne soit pas présent lors de la réunion de la commission de discipline ne sera sans conséquence sur la régularité de la procédure que si cette absence n'est pas imputable à l'administration. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. G a indiqué vouloir être assisté par un avocat désigné par le bâtonnier et assurer seul sa défense. Il ressort par ailleurs des pièces produites par le garde des sceaux, ministre de la justice que l'administration du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe établit avoir sollicité dès le 17 juin 2022 par courriel de 16 h 34 Me Bocquillon, commis d'office, ainsi que l'ordre des avocats de l'Orne, et communiqué l'ensemble de la procédure, en précisant la date et l'horaire du passage du requérant en commission de discipline. Il ressort des pièces du dossier que Me Lelong, qui substituait Me Bocquillon qui ne s'est pas présenté le jour de la commission, ne s'est pas non plus présenté devant la commission de discipline à 9h30. Dans ces conditions, la circonstance que M. G n'a pas été assisté par un avocat, qui n'est pas imputable à l'administration pénitentiaire qui a accompli toutes diligences, et alors que l'intéressé n'a au demeurant pas demandé le renvoi de l'affaire pour ce motif, est sans incidence sur la régularité de la procédure suivie.

11. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté dans toutes ses branches.

12. En cinquième lieu, le requérant a fait l'objet le 16 juin 2022 d'un compte rendu d'incident et d'un rapport d'enquête selon lesquels il a provoqué un tapage en tapant violemment dans la porte de sa cellule, a menacé le personnel de surveillance avec une paire de ciseaux à la main en disant " je vais vous égorger ", a refusé de poser ses ciseaux et de reculer afin que la porte soit refermée en sécurité. Si M. G conteste avoir tenu ces propos et a fait valoir au cours de la procédure disciplinaire que la matérialité des faits n'était pas établie en l'absence de visionnage des vidéos d'enregistrement de l'incident, il n'apporte, en l'absence d'enregistrement vidéo, aucun élément sérieux permettant de douter de la sincérité et de l'exactitude des observations réalisées par l'agent rédacteur du compte rendu d'incident. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être écarté.

13. En dernier lieu, aux termes du 12° de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire, constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue de " proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement () ". Aux termes du 1° et du 15° de l'article R. 232-5 du code pénitentiaire, constituent une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue de " refuser de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire, défini aux articles L. 112-4 et R. 112-22, ou par toute autre instruction de service ou refuser d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement " et " de provoquer un tapage de nature à troubler l'ordre de l'établissement ". Il résulte des dispositions de l'article R. 235-12 du code pénitentiaire qu'une faute disciplinaire peut entraîner un placement en cellule disciplinaire pour une durée maximale de vingt jours tandis qu'une faute disciplinaire de deuxième degré peut entraîner un tel placement pour une durée de quatorze jours. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

14. En vertu de l'article R. 235-12 du code pénitentiaire, M. G encourait ainsi une sanction de mise en cellule disciplinaire d'une durée maximale de vingt jours. Eu égard à la gravité des faits qui lui sont reprochés, au déni dont il fait preuve et au comportement instable et agressif qui ressort des multiples incidents disciplinaires qui jalonnent sa détention, l'administration pénitentiaire n'a pas commis d'erreur d'appréciation en lui infligeant la sanction de vingt jours de cellule disciplinaire ni entaché sa décision de disproportion. Par suite, les moyens doivent être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 18 juillet 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la sanction disciplinaire qui lui a été infligée le 21 juin 2022 par la commission de discipline du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe. Les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant doivent, par suite, être rejetées, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A G, à Me Ciaudo et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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