Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 13 février 2023, le 16 novembre 2023, le 22 mars 2024 et 12 juin 2024, Mme E... B..., M. C... B... et la A... C.P. Granville, représentés par la SELARL Bobier Delalande Marin, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d’annuler l’arrêté du 14 décembre 2022 par lequel le maire de la commune de Granville ne s’est pas opposé à la déclaration préalable déposée par Mme D... F... pour la surélévation et la modification des ouvertures d’une maison d’habitation située 5 rue du Port à Granville ;
2°) de mettre à la charge de Mme D... F... et de la commune de Granville une somme de 4 500 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. et Mme B... et la A... C.P. Granville soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :
- ils justifient d’un intérêt à agir contre cet arrêté, le projet d’extension litigieux affectant directement les conditions d’occupation, d’utilisation et de jouissance de leur bien situé à proximité immédiate ;
- l’avis de l’architecte des bâtiments de France a été rendu au vu d’un dossier comportant de fausses informations ;
- l’arrêté méconnaît l’article UF 7 du règlement du plan local d’urbanisme de la commune de Granville ;
- l’arrêté méconnaît l’article UF 10 du règlement de ce plan local d’urbanisme ;
- l’arrêté méconnaît l’article UF 11 du règlement de ce plan local d’urbanisme.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 13 juin 2023 et le 20 février 2024, Mme D... F..., représentée par la SELARL Ares, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. et Mme B... sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable, les requérants ne justifiant pas de la date de notification de leur recours contentieux ;
- à titre subsidiaire, le moyen tiré de ce que l’avis de l’architecte des bâtiments de France a été rendu au vu d’un dossier comportant de fausses informations est irrecevable, dès lors que ce moyen a été présenté plus de deux mois après la communication aux parties du premier mémoire en défense, et les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 26 septembre 2023 et le 30 novembre 2023, la commune de Granville, représentée par la SELARL Concept avocats, conclut :
- au rejet de la requête ;
- à titre subsidiaire, à ce que seule une annulation partielle de l’arrêté soit prononcée ou à ce qu’un sursis à statuer soit prononcé en vue de la production d’un permis de construire modificatif ;
- à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge solidaire de M. et Mme B... et de la A... C.P. Granville sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable, les requérants ne justifiant pas de leur intérêt à agir ;
- le moyen tiré de ce que l’avis de l’architecte des bâtiments de France a été rendu au vu d’un dossier comportant de fausses informations est irrecevable, dès lors que ce moyen a été présenté plus de deux mois après la communication aux parties du premier mémoire en défense ;
- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du patrimoine ;
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Pringault, conseiller ;
- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;
- les observations de la SELARL Bobier Delalande Marin, avocat de M. et Mme B... et de la A... C.P. Granville, de Me Poussier, substituant la SELARL Concept avocats, avocat de la commune de Granville, et de Me Cadic, substituant la SELARL Ares, avocat de Mme F....
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 14 décembre 2022, le maire de la commune de Granville ne s’est pas opposé à la déclaration préalable déposée par Mme D... F... en vue de procéder à la surélévation et à la modification des ouvertures d’une maison située sur un terrain cadastré BY 69, à Granville. Par leur requête, M. et Mme B... et la A... C.P. Granville demandent l’annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne le moyen nouveau soulevé dans le mémoire du 16 novembre 2023 :
Aux termes de l’article R. 600-5 du code de l’urbanisme : « Par dérogation à l’article R. 611-7-1 du code de justice administrative, et sans préjudice de l’application de l’article R. 613-1 du même code, lorsque la juridiction est saisie d’une requête relative à une décision d’occupation ou d’utilisation du sol régie par le présent code, (…) les parties ne peuvent plus invoquer de moyens nouveaux passé un délai de deux mois à compter de la communication aux parties du premier mémoire en défense. Cette communication s’effectue dans les conditions prévues au deuxième alinéa de l’article R. 611-3 du code de justice administrative. (…) / Le président de la formation de jugement, ou le magistrat qu’il désigne à cet effet, peut, à tout moment, fixer une nouvelle date de cristallisation des moyens lorsque le jugement de l’affaire le justifie (…) ».
Il résulte des dispositions de l’article R. 600-5 du code de l’urbanisme qu’un moyen nouveau présenté après l’expiration d’un délai de deux mois à compter de la communication aux parties du premier mémoire en défense est, en principe, irrecevable. Il est toujours loisible au président de la formation de jugement de fixer une nouvelle date de cristallisation des moyens s’il estime que les circonstances de l’affaire le justifient. Il doit y procéder dans le cas particulier où le moyen est fondé sur une circonstance de fait ou un élément de droit dont la partie concernée n’était pas en mesure de faire état avant l’expiration du délai de deux mois à compter de la communication aux parties du premier mémoire en défense et est susceptible d’exercer une influence sur le jugement de l’affaire.
En l’espèce, après avoir initialement soutenu que l’architecte des bâtiments de France n’avait pas été consulté, les requérants ont, par un mémoire du 16 novembre 2023, soulevé un nouveau moyen tiré du caractère mensonger du dossier sur la base duquel l’architecte a rendu son avis. Par courrier du 14 juin 2024, ils ont demandé au tribunal de fixer une nouvelle date de cristallisation des moyens deux mois après la communication, le 2 octobre 2023, du premier mémoire en défense de la commune de Granville, soutenant avoir pris connaissance de cet avis de l’architecte des bâtiments de France seulement lors de la transmission de ce mémoire en défense. Toutefois, par son mémoire en défense notifié aux parties le 20 juin 2023, la déclarante avait déjà produit une copie de l’ensemble des pièces du dossier de la déclaration préalable et une copie du courrier de l’architecte des bâtiments de France en date du 28 novembre 2022 donnant son accord au projet. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la justification de cette consultation et son contenu auraient été portés à leur connaissance seulement le 2 octobre 2023. Le moyen tiré du caractère mensonger du dossier au vu duquel l’architecte des bâtiments de France a émis son avis, présenté postérieurement au délai de deux mois courant à compter de la communication, le 20 juin 2023, du premier mémoire en défense de la déclarante, n’est ainsi fondé sur aucune circonstance de fait ou de droit dont les requérants n’auraient pu faire état avant l’expiration de ce délai. Ce moyen ne peut dès lors, en application des dispositions précitées de l’article R. 600-5 du code de l’urbanisme, qu’être écarté comme irrecevable.
En ce qui concerne les autres moyens de la requête :
En premier lieu, aux termes de l’article UF 7 du règlement du plan local d’urbanisme de la commune de Granville : « (…) pour les parcelles situées entre la rue du port et la falaise, les constructions s’implanteront en appui de la falaise ou en retrait d’au moins 1 m (…) ». Le même article précise que « Les extensions des constructions existantes à la date d’approbation du plan, et qui ne sont pas conformes aux dispositions ci-dessus, pourront être autorisées ou imposées dans la continuité des limites d’emprise existante ».
Si les requérants soutiennent que le projet d’extension ne respecte pas les règles d’implantation des constructions issues de ces dispositions dès lors que la partie surélevée de la maison sera située à moins d’un mètre de leur propriété et à moins de 50 centimètres de la falaise, il n’est pas contesté que la construction existante a été édifiée avant l’approbation du plan local d’urbanisme en vigueur et que le projet d’extension litigieux ne conduit pas à dépasser les limites d’emprise existante de l’immeuble. Ce projet pouvait dès lors, en application du même article de ce règlement, être autorisé sans que ne lui soient opposables les règles d’implantation dont se prévalent les requérants. Le moyen tiré de la méconnaissance de l’article UF 7 du règlement du plan local d’urbanisme de Granville ne peut dès lors, en tout état de cause, qu’être écarté.
En deuxième lieu, aux termes de l’article UF 10 du règlement du plan local d’urbanisme de la commune de Granville : « (...) [L]e secteur [UF1] est découpé en différents sous-secteurs où il est prévu une hauteur maximale. Dans chaque sous-secteur, la hauteur des projets de constructions et des extensions de constructions existantes, ne pourra excéder les valeurs indiquées dans le plan annexé ci-après, en fin du règlement de cette zone. De surcroît, dans la limite de cette valeur maximale, la hauteur du faîtage devra varier de + ou - 0,50 m minimum, par rapport aux hauteurs maximales du faîtage des constructions existantes contiguës ou immédiatement avoisinantes (...) ».
Il est constant que le projet d’extension litigieux, portant sur un bâtiment situé dans un secteur dans lequel la hauteur des constructions est limitée par le règlement du plan local d’urbanisme à 11 mètres, ne conduit pas à dépasser cette hauteur maximale. Par ailleurs, il résulte de la lettre même des dispositions citées au point précédent que la hauteur du faîtage d’un projet de construction ou d’une extension de construction existante doit varier d’au moins 0,50 mètre par rapport aux hauteurs maximales du faîtage des constructions existantes contiguës ou immédiatement avoisinantes. Dès lors, en se bornant à soutenir que le projet conduit à dépasser d’1,36 mètre la hauteur de faîtage de la construction située sur la parcelle contiguë cadastrée BY 72, ils n’établissent pas que le maire de Granville aurait méconnu les dispositions de l’article UF 10 du règlement du plan local d’urbanisme communal, dont l’objet est précisément d’interdire des variations de hauteur inférieures à 0,50 mètre.
En troisième lieu, d’une part, aux termes du point 11.2 de l’article UF 11 du règlement du plan local d’urbanisme de la commune de Granville : « L’aspect extérieur des constructions ne doit pas porter atteinte au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants. / Dans le cas de construction ou rénovation de bâtiments d’architecture traditionnelle, les projets doivent être en cohérence et en harmonie avec le bâti proche et reprendre les éléments de composition ainsi que de volumétrie tels que les ouvertures, traitements de façade, éléments de toiture, lucarnes, souches de cheminée (…) ».
Si les requérants soutiennent que le projet conduit à la création d’une terrasse avec vue sur leur maison d’habitation, ce seul argument, sans développement spécifique, ne permet en tout état de cause pas de caractériser une atteinte au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants.
D’autre part, aux termes du point 11.4.2 de l’article UF 11 de ce règlement : « (…) Les lucarnes doivent être plus hautes que larges et ne doivent pas excéder 30% de la surface de la toiture (...) / Les châssis de toit seront de proportions nettement verticales et à pose encastrée ». Et aux termes du point 11.5 du même article UF 11 : « Les ouvertures en façades seront de proportions nettement verticales. A défaut, les compositions de menuiseries seront avec meneaux restituant cette proportion (…) ».
Tout d’abord, si les requérants soutiennent que le projet ne respecte pas le caractère vertical des ouvertures en façades dès lors qu’il remplace les fenêtres des premier et deuxième étages de la maison par des baies vitrées d’une largeur de 2,87 mètres, il ressort des pièces du dossier que les deux baies vitrées créées sont des baies vitrées coulissantes, composées de trois ventaux rectangulaires d’une longueur d’1,74 mètre et d’une largeur de 0,96 mètre, avec la pose de meneaux mobiles sur chaque ouvrant en vue de restituer la proportion nettement verticale de ces ouvertures en façades. Ensuite, s’ils soutiennent que la pose de trois velux au niveau des combles aboutit à créer des châssis de toit n’étant pas de proportion nettement verticale ni à pose encastrée, il ressort des pièces du dossier que ces trois velux, d’une longueur de 2,26 mètres et d’une largeur de 1,6 mètre, sont de proportion nettement verticale et à pose encastrée au sens des dispositions précitées du règlement du plan local d’urbanisme. Enfin, s’ils allèguent que la pose de trois velux Cabrio aboutit à la création d’un balcon pourtant interdite par les dispositions applicables du règlement du plan local d’urbanisme, ils n’assortissent cette argumentation d’aucune précision permettant d’en apprécier le bien-fondé.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, que les conclusions à fin d’annulation présentées par M. et Mme B... et la A... C.P. Granville doivent être rejetées.
Sur les frais liés à l’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de Mme F... et de la commune de Granville, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, le versement de la somme que les requérants demandent au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de M. et Mme B... la somme de 1 500 euros à verser à Mme F... et de mettre à la charge solidaire des requérants la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Granville sur le fondement des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. et Mme B... et la A... C.P. Granville est rejetée.
Article 2 : M. et Mme B... et la A... C.P. Granville verseront solidairement la somme de 1 500 euros à la commune de Granville et M. et Mme B... verseront à Mme F... une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C... B... et Mme E... B..., premiers dénommés pour les requérants, à la commune de Granville et à Mme D... F....
Délibéré après l’audience du 10 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Marchand, président,
Mme Absolon, première conseillère,
M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
S. PRINGAULT
Le président,
Signé
A. MARCHAND
Le greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis