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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300401

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300401

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300401
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 février 2023, M. B D C, représenté par Me Cavelier, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre la décision implicite du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) rejetant le recours préalable obligatoire contre la décision du 4 octobre 2022 lui refusant les conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- la condition d'urgence est satisfaite lorsque les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont retirées ;

- il ne dispose d'aucune ressource ni d'hébergement ;

- il est suivi médicalement pour une hépatite B ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision attaquée, qui n'indique pas en quoi il n'aurait pas justifié de motifs légitimes expliquant le dépôt d'une demande d'asile au-delà du délai de 90 jours, n'est pas suffisamment motivée ;

- il est titulaire d'un titre de séjour permanent en Ukraine ; ses enfants résident en Ukraine avec leur mère ; il avait engagé dès le mois d'avril 2022 des démarches pour bénéficier d'une protection temporaire en France ; sa demande de protection temporaire, qui n'a pu être enregistrée que le 28 juillet 2022 en raison du nombre de demandes, a été rejetée en septembre 2022 ; il n'a pas été informé qu'il ne pouvait pas prétendre à ce dispositif ; il a néanmoins obtenu une attestation de demandeur d'asile en procédure normale ; il justifie ainsi d'un motif légitime expliquant le dépôt tardif de sa demande d'asile ; dès lors, la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mars 2023, le directeur de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le requérant a présenté une demande d'asile plus de cinq mois après son entrée en France ; s'il soutient avoir eu des incertitudes juridiques, il était bien informé des procédures pour obtenir une protection subsidiaire ; ainsi, il s'est lui-même placé dans la situation d'urgence qu'il invoque ;

- il n'établit pas être dépourvu de toute ressource ;

- sa vulnérabilité n'est pas démontrée ;

- dès lors, la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- la décision attaquée est suffisamment motivée ;

- son évaluation n'a pas fait apparaître de vulnérabilité particulière ;

- la décision attaquée est conforme à la directive 2013/33/UE ;

- le requérant ne justifie pas d'un motif légitime au dépôt tardif de sa demande d'asile.

M. C a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 14 février 2023.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 13 février 2023 sous le n° 2300393 par laquelle le requérant demande l'annulation de la décision implicite du directeur général de OFII rejetant son recours préalable contre la décision du 4 octobre 2022 lui refusant les conditions matérielles d'accueil.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Bénis, greffière d'audience, M. A a lu son rapport et entendu les observations :

- de Me Cavelier, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens. Il précise que M. C a été accueilli à compter du 8 avril 2022 dans un centre d'hébergement pour réfugiés ukrainiens ; la préfecture a demandé la traduction des documents fournis, contribuant ainsi à l'allongement du délai d'enregistrement de sa demande de protection temporaire ;

- de M. C.

L'OFII n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D C, ressortissant congolais né le 8 mai 1986 à Pointe-Noire (République du Congo), est entré sur le territoire français le 4 avril 2022 en provenance d'Ukraine. Il a déposé le 28 juillet 2022 une demande d'autorisation provisoire de séjour au titre de la protection temporaire sur le fondement de l'article L. 581-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Calvados a pris le 24 août 2022 une décision refusant le bénéfice de cette protection temporaire. M C a présenté le 4 octobre 2022 une demande d'asile, qui a été enregistrée dans le cadre d'une procédure normale. Par un courrier du 4 octobre 2022, le directeur territorial de Caen de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a notifié à M. C le refus des conditions matérielles d'accueil en raison du caractère tardif de la demande d'asile. M. C a formé le 13 octobre 2022 un recours administratif préalable contre ce refus. Le silence gardé par le directeur général de l'OFII sur ce recours administratif a fait naître une décision implicite de rejet. M. C demande la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi ci-dessus mentionnée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à M. C le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Il lui appartient également, l'urgence s'appréciant objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, de faire apparaître dans sa décision tous les éléments qui, eu égard notamment à l'argumentation des parties, l'ont conduit à considérer que la suspension demandée revêtait un caractère d'urgence.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C, qui est entré en France le 4 avril 2022 en provenance d'Ukraine, a obtenu le 28 juillet 2022 un récépissé d'autorisation provisoire de séjour au titre de la protection temporaire. Dans ces conditions, et contrairement à ce que soutient l'OFII, il ne saurait être regardé comme ayant contribué à la situation d'urgence qu'il invoque. Le requérant fait valoir, sans être sérieusement contredit sur ce point, qu'il ne dispose d'aucune ressource ni d'hébergement stable. Ainsi, le requérant justifie d'une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et donc, de l'urgence qui s'attache à ce que soit prononcée une mesure en référé sans attendre le jugement au fond.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : / () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur ".

7. L'OFII a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à M. C au motif que celui-ci a présenté, sans motif légitime, sa demande d'asile plus de 90 jours après son entrée en France. Or, le requérant fait valoir, sans que cela soit contesté, qu'il a été orienté dès son arrivée en France vers une procédure de demande de protection temporaire et qu'en raison du nombre de demandes présentées pendant cette période et de la nécessité de traduire les documents fournis, sa demande de protection temporaire n'a pu être enregistrée que le 28 juillet 2022 à la préfecture du Calvados. M. C, qui a été hébergé à compter du 8 avril 2022 dans un centre d'accueil pour réfugiés ukrainiens, a obtenu le 28 juillet 2022 un récépissé d'autorisation provisoire de séjour au titre de la protection temporaire, valable jusqu'au 27 août 2022. Le préfet du Calvados a pris le 24 août 2022 une décision de refus de protection temporaire, tout en délivrant à M. C une autorisation provisoire de séjour valable un mois afin de permettre l'examen de sa situation. La préfecture du Calvados a délivré le 4 octobre 2022 au requérant une attestation de demande d'asile dans le cadre d'une procédure normale. Compte tenu de ces éléments, le moyen tiré de ce que l'OFII, en estimant que M. C ne justifiait pas d'un motif légitime au dépôt tardif de sa demande d'asile, a commis une erreur manifeste d'appréciation est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre la décision implicite par laquelle le directeur général de l'OFII a rejeté le recours exercé contre la décision du directeur territorial de Caen de l'OFII lui refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au directeur de l'OFII compétent de réexaminer la situation de M. C au regard de son droit aux conditions matérielles d'accueil, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. C est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement à Me Cavelier de la somme de 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. C.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite de rejet du directeur général de l'OFII est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au directeur territorial de l'OFII compétent de réexaminer la situation de M. C au regard de son droit aux conditions matérielles d'accueil, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Cavelier une somme de 500 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. C.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D C, à Me Cavelier et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet du Calvados et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Fait à Caen, le 16 mars 2023.

Le juge des référés,

Signé

F. A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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