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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300758

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300758

lundi 2 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300758
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGAUDRE COEUR-UNI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 mars 2023, le 16 mai 2024 et les 13 et 28 octobre 2024, Mme B A, représentée par Me Gaudré Coeur-Uni, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le maire de la commune de Ranville a refusé de lui délivrer un permis de construire une maison d'habitation sur un terrain cadastré section AK n° 0090 et 0204 situé au chemin des Buissons ;

2°) d'enjoindre au maire de la commune de Ranville de lui délivrer le permis de construire sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ou, subsidiairement, de se prononcer à nouveau sur sa demande, sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Ranville la somme de 1 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le maire a commis une erreur d'appréciation en estimant que son projet ne constituait pas une construction liée et nécessaire à son activité agricole ;

- il a commis une erreur de droit en estimant que les dispositions applicables à la zone N interdisent toute construction à usage d'habitation, y compris lorsqu'il s'agit d'une construction liée et nécessaire à l'exploitation agricole ; l'article N2 n'interdit pas le logement de l'exploitant ;

- si la commune persiste à considérer que le permis de construire portait sur une maison individuelle et non sur un bâtiment agricole lié et nécessaire à l'activité agricole, alors l'arrêté attaqué a été pris au terme d'une procédure irrégulière dès lors que le délai d'instruction a été prorogé au-delà du délai de droit commun de trois mois ;

- la parcelle AK n° 204 ne peut être intégrée aux espaces proches du rivage délimités par le schéma de cohérence territoriale.

Par des mémoires, enregistrés les 22 mars et 10 octobre 2024, la commune de Ranville, représentée par Me Gorand, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé ;

- le refus de permis de construire pouvait être légalement fondé sur le motif tiré de la méconnaissance des articles L. 121-8 et L. 121-10 du code de l'urbanisme.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sénécal, rapporteure,

- les conclusions de Mme Remigy, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gaudré Coeur-Uni, représentant Mme A, et de Me Gutton, représentant la commune de Ranville.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, qui a repris l'exploitation agricole de son père en 2014, a déposé le 25 mars 2021 une demande de permis de construire une maison d'habitation de 440 mètres carrés, un point de vente et un bâtiment de stockage de fourrage sur les parcelles cadastrées section AK n° 0090 et 0204 situées à Ranville. Le maire de la commune a refusé de délivrer le permis de construire sollicité par un arrêté du 23 août 2021, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal du 13 juillet 2022. Par un arrêt du 18 octobre 2024 de la Cour administrative d'appel de Nantes, ce jugement a été confirmé s'agissant du permis de construire une habitation. Mme A a déposé, le 20 octobre 2022, une nouvelle demande de permis de construire une maison d'habitation d'une surface de 149 mètres carrés sur les parcelles précitées. Par l'arrêté attaqué du 13 février 2023, le maire de Ranville a refusé de lui délivrer le permis sollicité.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article 1 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Ranville, modifié le 27 avril 2017, relatif à la zone N énonce que : " Sont interdits tous les types d'occupation ou d'utilisation du sol, à l'exception des cas prévus à l'article 2 ". L'article 2 autorise les constructions nouvelles " liées et nécessaires à l'exploitation agricole " en dehors des secteurs soumis à un risque d'inondation par débordement du cours d'eau l'Aiguillon.

3. Il résulte de ces dispositions que seules les constructions qui ne présentent aucun lien de nécessité avec l'exploitation agricole sont interdites en zone N, le logement de fonction de l'exploitant agricole pouvant, contrairement à ce que soutient la commune de Ranville, être autorisée au titre de l'article N2 du règlement du plan local d'urbanisme. Lorsque la construction envisagée est à usage d'habitation, il convient d'apprécier le caractère indispensable de la présence permanente de l'exploitant sur l'exploitation au regard de la nature et du fonctionnement des activités de l'exploitation agricole.

4. Il ressort des pièces du dossier que la requérante exerce, seule, à titre principal, une activité d'élevage et de reproduction de bovins au siège de l'exploitation et que le projet envisagé consiste en l'édification d'une construction, d'une surface de 149 mètres carrés, à usage d'habitation à moins de 55 mètres des bâtiments techniques. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du livre des bovins du 9 février 2023, qu'à cette date, son cheptel est constitué de soixante-quatre bovins, principalement des vaches allaitantes pour l'élevage des veaux, des génisses destinées à la reproduction et à la vente et des taureaux destinés à la reproduction et à la vente. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que le caractère indispensable de sa présence permanente sur l'exploitation découle de la nécessité d'assurer une surveillance, d'une part, des vaches lors du vêlage ainsi que l'attestent les justificatifs relatifs aux veaux morts nés sur l'exploitation, d'autre part, des animaux en gestation et des jeunes veaux et, enfin, de pourvoir au quotidien à l'alimentation, au paillage et aux soins de l'élevage. Enfin, la circonstance que la requérante disposait, précédemment, d'une habitation à une distance de quatre kilomètres du siège de son exploitation ne saurait remettre en cause la nécessité d'un logement sur place et le caractère indispensable de la présence quasi-continue de Mme A sur son exploitation.

5. Il résulte de ce qui précède qu'en refusant de délivrer à Mme A le permis de construire une maison d'habitation, le maire de la commune de Ranville a méconnu les dispositions du règlement du plan local d'urbanisme applicables à la zone N.

6. L'administration peut toutefois, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Aux termes de l'article L. 121-3 du code de l'urbanisme : " () / Le schéma de cohérence territoriale précise, en tenant compte des paysages, de l'environnement, des particularités locales et de la capacité d'accueil du territoire, les modalités d'application des dispositions du présent chapitre. Il détermine les critères d'identification des villages, agglomérations et autres secteurs déjà urbanisés prévus à l'article L. 121-8, et en définit la localisation. ". Aux termes de l'article L. 121-8 du même code : " L'extension de l'urbanisation se réalise en continuité avec les agglomérations et villages existants. / Dans les secteurs déjà urbanisés autres que les agglomérations et villages identifiés par le schéma de cohérence territoriale et délimités par le plan local d'urbanisme, des constructions et installations peuvent être autorisées, en dehors de la bande littorale de cent mètres, des espaces proches du rivage et des rives des plans d'eau mentionnés à l'article L. 121-13, à des fins exclusives d'amélioration de l'offre de logement ou d'hébergement et d'implantation de services publics, lorsque ces constructions et installations n'ont pas pour effet d'étendre le périmètre bâti existant ni de modifier de manière significative les caractéristiques de ce bâti. Ces secteurs déjà urbanisés se distinguent des espaces d'urbanisation diffuse par, entre autres, la densité de l'urbanisation, sa continuité, sa structuration par des voies de circulation et des réseaux d'accès aux services publics de distribution d'eau potable, d'électricité, d'assainissement et de collecte de déchets, ou la présence d'équipements ou de lieux collectifs. / L'autorisation d'urbanisme est soumise pour avis à la commission départementale de la nature, des paysages et des sites. Elle est refusée lorsque ces constructions et installations sont de nature à porter atteinte à l'environnement ou aux paysages ". Aux termes de l'article L. 121-13 de ce code : " L'extension limitée de l'urbanisation des espaces proches du rivage () est justifiée et motivée dans le plan local d'urbanisme, selon des critères liés à la configuration des lieux ou à l'accueil d'activités économiques exigeant la proximité immédiate de l'eau. / Toutefois, ces critères ne sont pas applicables lorsque l'urbanisation est conforme aux dispositions d'un schéma de cohérence territoriale ou d'un schéma d'aménagement régional ou compatible avec celles d'un schéma de mise en valeur de la mer. / En l'absence de ces documents, l'urbanisation peut être réalisée avec l'accord de l'autorité administrative compétente de l'Etat après avis de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites appréciant l'impact de l'urbanisation sur la nature. Le plan local d'urbanisme respecte les dispositions de cet accord. / () ". Aux termes de l'article L. 121-10 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 121-8, les constructions ou installations nécessaires aux activités agricoles () peuvent être autorisées avec l'accord de l'autorité administrative compétente de l'Etat, après avis de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites et de la commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers. / Ces opérations ne peuvent être autorisées qu'en dehors des espaces proches du rivage, à l'exception des constructions ou installations nécessaires aux cultures marines. / L'accord de l'autorité administrative est refusé si les constructions ou installations sont de nature à porter atteinte à l'environnement ou aux paysages. () ".

8. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative chargée de se prononcer sur une demande d'autorisation d'occupation ou d'utilisation du sol de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, de la conformité du projet avec les dispositions du code de l'urbanisme particulières au littoral, notamment celles de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme, qui prévoient que l'extension de l'urbanisation ne peut se réaliser qu'en continuité avec les agglomérations et villages existants. A ce titre, l'autorité administrative s'assure de la conformité d'une autorisation d'urbanisme avec l'article L. 121-8 de ce code compte tenu des dispositions du schéma de cohérence territoriale applicable, déterminant les critères d'identification des villages, agglomérations et autres secteurs déjà urbanisés et définissant leur localisation, dès lors que ces dispositions sont suffisamment précises et compatibles avec les dispositions législatives particulières au littoral.

9. La commune de Ranville soutient que le refus de permis de construire opposé à Mme A pouvait être légalement fondé sur le motif tiré de ce que le projet méconnaît l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme prévoyant que l'extension de l'urbanisation ne se réalise qu'en continuité avec les agglomérations et villages existants et ne pouvait pas bénéficier de la dérogation prévue par l'article L. 121-10 du code de l'urbanisme pour les constructions ou installations nécessaires aux activités agricoles, dès lors que le terrain d'assiette du projet est implanté dans un espace identifié par le schéma de cohérence territoriale comme étant proche du rivage, dans une zone dépourvue de constructions. Il est constant que la commune de Ranville est une commune littorale. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du rapport de présentation du schéma de cohérence territoriale du Nord Pays d'Auge approuvé par une délibération du 29 février 2020, consultable sur le site internet du syndicat mixte en charge du schéma, que si les espaces proches du rivage dans lesquels l'urbanisation est limitée sont identifiés par le document d'orientations et d'objectifs tandis que la gestion du caractère limité de l'extension de l'urbanisation dans les espaces proches du rivage est renvoyée aux documents d'urbanisme locaux et prévoit que les espaces où les extensions ne seront pas autorisées doivent être identifiés au regard des objectifs de valorisation paysagère, de gestion environnementale et de protection de l'agriculture, le schéma n'énonce pas de dispositions suffisamment précises sur la mise en œuvre de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme et ne contient aucune disposition permettant de délimiter précisément les espaces proches du rivage. Enfin, il ressort de l'arrêté préfectoral du 16 décembre 2022 de dérogation aux dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme que le projet se situe en dehors des espaces proches du rivage, le préfet du Calvados estimant également qu'il est nécessaire à l'activité agricole. Dans ces conditions, la commune de Ranville ne saurait invoquer les dispositions du schéma de cohérence territoriale du Nord Pays d'Auge pour refuser le permis de construire sollicité par Mme A. En l'absence d'élément de nature à établir que la parcelle d'assiette du projet est située dans un espace proche du rivage, la demande de substitution de motifs présentée par la commune de Ranville ne peut être accueillie.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2023 par lequel le maire de la commune de Ranville a refusé de lui délivrer un permis de construire une maison d'habitation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Lorsque le juge annule un refus d'autorisation après avoir censuré l'ensemble des motifs que l'autorité compétente a énoncés dans sa décision conformément aux prescriptions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme ainsi que, le cas échéant, les motifs qu'elle a pu invoquer en cours d'instance, il doit, s'il est saisi de conclusions à fin d'injonction, ordonner à l'autorité compétente de délivrer l'autorisation. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction que les dispositions en vigueur à la date de la décision annulée, qui eu égard aux dispositions de l'article L. 600-2 du même code demeurent applicables à la demande, interdisent de l'accueillir pour un motif que l'administration n'a pas relevé, ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date du jugement y fait obstacle.

12. Il ne résulte pas de l'instruction qu'un motif fasse obstacle à ce que le maire de la commune de Ranville délivre à Mme A le permis de construire sollicité le 20 octobre 2022. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au maire de la commune de Ranville de délivrer à Mme A, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, le permis de construire une maison d'habitation. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Ranville la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font, en revanche, obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par la commune de Ranville.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 13 février 2023 refusant de délivrer un permis de construire une maison d'habitation est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Ranville de délivrer à Mme A le permis de construire sollicité le 20 octobre 2022 dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La commune de Ranville versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions de la commune de Ranville tendant au bénéfice de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la commune de Ranville.

Délibéré après l'audience du 5 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

- Mme Macaud, présidente,

- Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas, première conseillère,

- Mme Sénécal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2024.

La rapporteure,

SIGNÉ

I. SENECAL

La présidente,

SIGNÉ

A. MACAUDLa greffière,

SIGNÉ

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. BLOYET

No 2300756

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