mercredi 5 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2300814 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 2ème chambre |
Vu les procédures suivantes :
I. Sous le numéro 2300814, par une requête, enregistrée le 24 mars 2023, la société Les viviers du Cap, représentée par la SCP Aguera Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 13 octobre 2022 par laquelle le directeur de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge le versement d'une somme de 394 800 euros au titre de la contribution spéciale, ainsi qu'une somme de 52 256 euros au titre de la contribution forfaitaire ;
2°) d'annuler la décision du 26 janvier 2023 par laquelle le directeur de l'OFII a partiellement rejeté son recours gracieux contre la décision du 13 octobre 2022 en tant qu'elle met à sa charge, au titre de la contribution spéciale, la somme de 338 400 euros, et au titre de la contribution forfaitaire, la somme de 32 660 euros ;
3°) de la décharger des sommes mises à sa charge au titre de ces sanctions ;
4°) à titre subsidiaire, de poser une question préjudicielle à la cour de justice de l'Union Européenne sur l'interprétation de l'article 56 du traité de fonctionnement de l'Union Européenne et, dans l'attente, de surseoir à statuer sur le présent litige ;
5°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 4 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société Les viviers du Cap soutient que :
- les décisions sont entachées d'incompétence ;
- elles méconnaissent le principe du contradictoire ;
- elles sont entachées d'une insuffisante motivation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article R. 5221-2 du code du travail ;
- elles méconnaissent les dispositions des articles L. 8253-1 et R. 8253-2 du code du travail ;
- elles sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'aucun travailleur n'était en situation de séjour irrégulier, que l'administration a rétabli la contribution forfaitaire s'agissant de M. C et de M. D alors qu'ils sont titulaires d'un permis de résidence et détachés pour une durée de moins de trois mois, et qu'elle a considéré qu'il fallait réacheminer les travailleurs en Amérique Latine, alors qu'ils avaient vocation à rentrer en Espagne ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article 56 du traité sur le fonctionnement de l'Union Européenne.
La requête a été communiquée à l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Les parties sont informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation des décisions des 13 octobre 2022 et 26 janvier 2023 du directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), ces décisions devant être regardées comme ayant été retirées par la décision du 18 avril 2023.
Par un mémoire enregistré le 20 janvier 2025, la société Les viviers du Cap a présenté des observations au moyen susceptible d'être relevé d'office.
II. Sous le numéro 2301113, par une requête, enregistrée le 2 mai 2023, la société Les viviers du Cap, représentée par la SCP Aguera Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 13 octobre 2022 par laquelle le directeur de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge le versement d'une somme de 394 800 euros au titre de la contribution spéciale, ainsi qu'une somme de 52 256 euros au titre de la contribution forfaitaire ;
2°) d'annuler la décision du 26 janvier 2023 par laquelle le directeur de l'OFII a partiellement rejeté son recours gracieux contre la décision du 13 octobre 2022 ;
3°) d'annuler la décision du 18 avril 2023 par laquelle le directeur de l'OFII a mis à sa charge, au titre de la contribution spéciale, la somme de 338 400 euros, ainsi qu'une de 39 192 euros au titre de la contribution forfaitaire ;
4°) de la décharger des sommes mises à sa charge au titre de ces sanctions ;
5°) à titre subsidiaire, de poser une question préjudicielle à la cour de justice de l'Union Européenne sur l'interprétation de l'article 56 du traité de fonctionnement de l'Union Européenne et, dans l'attente, de surseoir à statuer sur le présent litige ;
6°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 4 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société Les viviers du Cap soutient que :
- les décisions sont entachées d'incompétence ;
- elles méconnaissent le principe du contradictoire ;
- elles sont entachées d'une insuffisante motivation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article R. 5221-2 du code du travail ;
- elles méconnaissent les dispositions des articles L. 8253-1 et R. 8253-2 du code du travail ;
- elles ont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'aucun travailleur n'était en situation de séjour irrégulier, que l'administration a rétabli la contribution forfaitaire s'agissant de M. C et de M. D alors qu'ils sont titulaires d'un permis de résidence et détachés pour une durée de moins de trois mois, et qu'elle a considéré qu'il fallait réacheminer les travailleurs en Amérique Latine, alors qu'ils avaient vocation à rentrer en Espagne ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article 56 du traité sur le fonctionnement de l'Union Européenne.
La requête a été communiquée à l'office français de l'immigration et de l'intégration qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation des décisions des 13 octobre 2022 et 26 janvier 2023 du directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, ces décisions devant être regardées comme ayant été retirées par la décision du 18 avril 2023.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le tribunal est susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'application aux infractions sanctionnées par la décision du 18 avril 2023 prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 qui a abrogé l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français.
Par un mémoire enregistré le 20 janvier 2025, la société Les viviers du Cap a présenté des observations sur ces moyens susceptibles d'être relevés d'office.
III. Sous le numéro 2302152, par une requête, enregistrée le 11 août 2023, la société Les viviers du Cap, représentée par la SCP Aguera Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler les titres de perception émis les 21 octobre 2022 et 28 octobre 2022 pour le recouvrement de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine pour un montant de 52 256 euros, et de la contribution spéciale pour un montant de 394 800 euros ;
2°) de la décharger du montant de la sanction ;
3°) à titre subsidiaire, de poser une question préjudicielle à la cour de justice de l'Union Européenne sur l'interprétation de l'article 56 du traité de fonctionnement de l'Union Européenne et, dans l'attente, de surseoir à statuer sur le présent litige ;
4°) de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 4 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société Les viviers du Cap soutient que :
- les titres sont entachés d'incompétence ;
- ils sont entachés d'un vice de forme dès lors qu'ils ne sont ni signés, ni suffisamment motivés ;
- ils sont illégaux, par voie d'exception, en raison de l'illégalité des décisions des 13 octobre 2022, 26 janvier 2023 et 18 avril 2023 de l'OFII mettant à sa charge les contributions spéciales et forfaitaires.
La requête a été communiquée à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur, qui n'ont pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive 96/71/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 1996 ;
- la directive 2014/67/UE du Parlement européen et du Conseil du 15 mai 2014 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Absolon, rapporteure,
- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public,
- et les observations de la SCP Aguera Avocats, avocate de la société Les Viviers Du Cap.
Considérant ce qui suit :
1. La société Les viviers du Cap est une société d'achat, d'exportation, d'importation de produit de la mer, frais et congelés, située à Cherbourg-en-Cotentin. A la suite de la réception du procès-verbal d'infraction dressé par les services de police dans le cadre du contrôle de cet établissement opéré le 25 février 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a, par décision du 13 octobre 2022, mis à la charge de la société la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail, d'un montant de 394 800 euros, et la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'un montant de 52 256 euros. Le 12 décembre 2022, la société a présenté un recours gracieux contre cette décision. Par une décision du 26 janvier 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a décidé de réduire le montant de la contribution spéciale à la somme de 338 400 euros, et de réduire la contribution forfaitaire à la somme de 32 660 euros. Cependant, par une décision du 18 avril 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a pris une décision annulant et remplaçant la décision prise sur recours gracieux du 26 janvier 2023 qu'elle a estimée comme entachée d'une erreur de calcul concernant le montant de la contribution forfaitaire, fixée à 32 660 euros au lieu de 39 192 euros. En outre, des titres de perception ont été émis les 21 et 28 octobre 2022 pour recouvrer les sommes de 394 800 euros dues au titre de la contribution spéciale et de 52 256 euros dues au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. La société a contesté ces titres par deux recours gracieux du 15 décembre 2022, lesquels ont fait l'objet de titres d'annulation partielle les 22 mai 2023 et 9 juin 2023. Par les requêtes n° 2300814 et 2301113, la société Les viviers du Cap demande l'annulation des décisions de l'OFII en date des 13 octobre 2022, 26 janvier 2023 et 18 avril 2023. Par la requête n° 2302152, la société demande l'annulation des titres de perception émis les 21 et 28 octobre 2022, ensemble les deux décisions implicites de rejet de ses réclamations préalables.
Sur la jonction des requêtes :
2. Les requêtes enregistrées dans les instances n° 2300814, 2301113 et 2302152 ont été introduites par la même société requérante et présentent à juger des questions connexes, qui ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un même jugement.
Sur la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail :
3. De première part, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. Il est également interdit à toute personne d'engager ou de conserver à son service un étranger dans une catégorie professionnelle, une profession ou une zone géographique autres que celles qui sont mentionnées, le cas échéant, sur le titre prévu au premier alinéa. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 8253-1 du même code dans sa rédaction applicable aux faits de l'espèce : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. Il peut être majoré en cas de réitération et est alors, au plus, égal à 15 000 fois ce même taux. L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat selon des modalités définies par convention. L'Etat est ordonnateur de la contribution spéciale. A ce titre, il liquide et émet le titre de perception. Le comptable public compétent assure le recouvrement de cette contribution comme en matière de créances étrangères à l'impôt et aux domaines. ". Aux termes de l'article R. 8253-1 du même code dans sa rédaction applicable aux faits de l'espèce : " La contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est due pour chaque étranger employé en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1. / Cette contribution est à la charge de l'employeur qui a embauché ou employé un travailleur étranger non muni d'une autorisation de travail ". Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail que la contribution qu'il prévoit a pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement.
4. De deuxième part, aux termes des dispositions de l'article L. 8221-3 du code du travail : " Est réputé travail dissimulé par dissimulation d'activité, l'exercice à but lucratif d'une activité de production, de transformation, de réparation ou de prestation de services ou l'accomplissement d'actes de commerce par toute personne qui, se soustrayant intentionnellement à ses obligations : / 1° Soit n'a pas demandé son immatriculation au registre national des entreprises en tant qu'entreprise du secteur des métiers et de l'artisanat ou au registre du commerce et des sociétés, lorsque celle-ci est obligatoire, ou a poursuivi son activité après refus d'immatriculation, ou postérieurement à une radiation ; / 2° Soit n'a pas procédé aux déclarations qui doivent être faites aux organismes de protection sociale ou à l'administration fiscale en vertu des dispositions légales en vigueur. Cette situation peut notamment résulter de la non-déclaration d'une partie de son chiffre d'affaires ou de ses revenus ou de la continuation d'activité après avoir été radié par les organismes de protection sociale en application de l'article L. 613-4 du code de la sécurité sociale ; / 3° Soit s'est prévalue des dispositions applicables au détachement de salariés lorsque l'employeur de ces derniers exerce dans l'Etat sur le territoire duquel il est établi des activités relevant uniquement de la gestion interne ou administrative, ou lorsque son activité est réalisée sur le territoire national de façon habituelle, stable et continue ". Les dispositions de la directive 96/71/CE régissent la situation des entreprises établies dans un Etat membre qui, dans le cadre d'une prestation de services transnationale, détachent des travailleurs, notamment en tant qu'entreprise de travail intérimaire, au profit d'une entreprise utilisatrice établie sur le territoire d'un autre Etat membre. Les dispositions du 2. de l'article 4 de la directive 2014/67/UE, prévoient à cet égard, qu'afin de déterminer le caractère véritable du détachement et la prévention des abus et contournements, et de " déterminer si une entreprise exerce réellement des activités substantielles, autres que celles relevant uniquement de la gestion interne ou administrative, les autorités compétentes procèdent à une évaluation globale, portant sur une période prolongée, de tous les éléments de fait caractérisant les activités exercées par une entreprise dans l'État membre dans lequel elle est établie et, au besoin, dans l'État membre d'accueil. Ces éléments peuvent comporter notamment : / a) le lieu où sont implantés le siège statutaire et l'administration centrale de l'entreprise, où elle a des bureaux, paye des impôts et des cotisations sociales et, le cas échéant, en conformité avec le droit national, est autorisée à exercer son activité ou est affiliée à la chambre de commerce ou à des organismes professionnels; / b) le lieu de recrutement des travailleurs détachés et le lieu d'où ils sont détachés; / c) le droit applicable aux contrats conclus par l'entreprise avec ses salariés, d'une part, et avec ses clients, d'autre part; / d) le lieu où l'entreprise exerce l'essentiel de son activité commerciale et où elle emploie du personnel administratif; / e) le nombre de contrats exécutés et/ou le montant du chiffre d'affaires réalisé dans l'État membre d'établissement, en tenant compte de la situation particulière que connaissent, entre autres, les entreprises nouvellement constituées et les PME. ".
5. De dernière part, aux termes de l'article R. 5221-1 du code du travail : " Pour exercer une activité professionnelle salariée en France, les personnes suivantes doivent détenir une autorisation de travail () : / 1° Etranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse ; / () ". Aux termes de l'article R. 5221-2 : " Sont dispensés de l'autorisation de travail : / () / 2° Le salarié non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse, détaché dans les conditions prévues aux articles L. 1262-1 et L. 1262-2 et travaillant pour le compte d'un employeur établi sur le territoire d'un Etat membre de l'Union européenne, () à condition qu'il soit titulaire d'une autorisation de travail, délivrée par l'Etat sur le territoire duquel est établi son employeur, valable pour l'emploi qu'il va occuper en France ; / () ". Aux termes de l'article L. 1262-2 du code du travail : " A la condition qu'il existe un contrat de travail entre l'entreprise de travail temporaire et le salarié et que leur relation de travail subsiste pendant la période de détachement, une entreprise exerçant une activité de travail temporaire établie hors du territoire national peut détacher temporairement des salariés : / 1° Auprès d'une entreprise utilisatrice établie sur le territoire national ; / 2° Auprès d'une entreprise utilisatrice établie hors du territoire national et exerçant temporairement une activité sur le territoire national. / Les dispositions du chapitre Ier du titre V du présent livre relatives au travail temporaire sont applicables aux salariés détachés dans le cadre d'une mise à disposition au titre du travail temporaire, à l'exception des articles L. 1251-32 et L. 1251-33 pour les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée indéterminée dans leur pays d'origine. ". Aux termes de l'article L. 1262-2-1 du même code : " I.- L'employeur qui détache un ou plusieurs salariés, dans les conditions prévues aux articles L. 1262-1 et L. 1262-2, adresse une déclaration, préalablement au détachement, à l'inspection du travail du lieu où débute la prestation. / () ". Enfin, aux termes de son article L. 1262-3 : " Un employeur ne peut se prévaloir des dispositions applicables au détachement de salariés lorsqu'il exerce, dans l'Etat dans lequel il est établi, des activités relevant uniquement de la gestion interne ou administrative, ou lorsque son activité est réalisée sur le territoire national de façon habituelle, stable et continue. Il ne peut notamment se prévaloir de ces dispositions lorsque son activité comporte la recherche et la prospection d'une clientèle ou le recrutement de salariés sur ce territoire. / Dans ces situations, l'employeur est assujetti aux dispositions du code du travail applicables aux entreprises établies sur le territoire national. ". Il résulte de ces dispositions qu'une société ne peut se prévaloir des dispositions applicables au détachement des salariés lorsque son activité est réalisée en France de façon habituelle, stable et continue.
6. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur l'amende administrative prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient, également, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par les dispositions applicables au litige, soit d'en décharger l'employeur. Par ailleurs, pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 8251-1 du code du travail, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.
7. Si, pour l'application de l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur d'un travailleur détaché, est, en principe, l'entreprise de travail temporaire et non l'entreprise utilisatrice pour l'exécution de la mission, quand bien même le travailleur se trouve placé sous la subordination hiérarchique de cette dernière, il appartient à l'autorité administrative d'apprécier, sous le contrôle du juge, si le salarié est détaché dans les conditions prévues aux articles L. 1262- 1 et L. 1262-2 du code du travail et travaille de façon régulière et habituelle pour le compte d'un employeur établi sur le territoire d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'accord sur l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse.
8. Il résulte de l'instruction, et notamment du procès-verbal établi par les services de police le 25 février 2022, faisant foi jusqu'à preuve du contraire, que dix-huit salariés de l'entreprise de travail temporaire Work For All, étaient en situation de travail au sein de l'établissement appartenant à la société Les Viviers du Cap. La société requérante, ne conteste pas avoir employé ces dix-huit salariés, et établit que des contrats de mise à disposition de personnel, écrits et oraux, ont été conclus entre les sociétés Les viviers du Cap, TALMS et Work For All, ainsi que l'exigent les dispositions du 1° de l'article L. 1251-1 du code du travail rendues applicables aux entreprises exerçant une activité de travail temporaire établies hors du territoire par les dispositions précitées de l'article L. 1262-2 de ce même code. Il résulte également de l'instruction qu'à l'exception de M. A B, tous les salariés présents lors du contrôle réalisé le 25 février 2022, étaient en possession soit d'une carte de résident espagnole en cours de validité, soit disposaient de la nationalité espagnole, et qu'il a été procédé aux déclarations de détachement de ces dix-huit travailleurs dans le cadre du travail temporaire. Dès lors, et en application de l'article R. 5221-2 du code du travail, les salariés, à l'exception de M. A B, étaient en principe dispensés d'autorisation de travail en France. Toutefois, il résulte de l'instruction, et sans que cela ne soit contesté par la société requérante, que la société Work For All est la continuité de l'entreprise de travail temporaire dénommée Terra Fecundis, dont le numéro de TVA intracommunautaire (ESB53506812) et la gérante sont identiques, et qui a été condamnée le 8 juillet 2021 par le tribunal judiciaire de Marseille, statuant en matière correctionnelle, pour des faits de travail dissimulé et de marchandage résultant d'une fraude à la prestation de services internationale, au détachement de salarié et à la législation sur le travail temporaire. Dans ces conditions, l'OFII a pu légalement estimer que l'activité de la société Work for all était réalisée sur le territoire national de façon habituelle, stable et continue au sens des dispositions de l'article L. 1262-3 du code du travail, et que la société requérante n'était par suite pas fondée à se prévaloir des dispositions applicables au détachement de salariés.
9. Toutefois, il résulte également de l'instruction que les missions " d'ouvrier non spécialisé " dévolues aux travailleurs de nationalité espagnole ou d'Amérique latine, mis à disposition par l'entreprise espagnole de travail temporaire Work For All, ont débuté le 2 décembre 2021 et se sont arrêtées le 31 mars 2022 sans qu'elles n'aient été renouvelées. Dans ces circonstances, il ne résulte pas de l'instruction que la société requérante ait eu recours de façon systématique aux services d'intérim de la société espagnole afin de pourvoir durablement à des emplois liés à son activité normale et permanente, de sorte qu'aucune relation de travail ne s'est nouée directement et durablement entre elle et les dix-huit travailleurs étrangers. Dès lors, la société requérante ne peut être regardée comme l'employeur de ces dix-huit salariés au sens des dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail. Par suite, la société requérante est fondée à soutenir que la décision litigieuse a méconnu les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail.
10. Il résulte de ce tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués, que la société requérante est fondée à demander l'annulation des décisions des 13 octobre 2022, 26 janvier 2023 et 18 avril 2023 par lesquelles l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la contribution spéciale ainsi que la décharge des sommes correspondantes.
Sur la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement :
En ce qui concerne le cadre juridique du litige :
11. Aux termes de l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui peuvent être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui a occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquitte une contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de cet étranger. ".
12. Un juge, saisi d'une contestation portant sur une sanction que l'administration inflige à un administré, se prononçant comme juge de plein contentieux, il lui appartient de prendre une décision qui se substitue à celle de l'administration et, le cas échéant, de faire application d'une loi nouvelle plus douce entrée en vigueur entre la date à laquelle l'infraction a été commise et celle à laquelle il statue.
13. En l'espèce, les dispositions du VII de l'article 34 de la loi du 26 janvier 2024 précédemment citée ont abrogé les dispositions de la section 2 du chapitre II du titre II du livre VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, section qui comprenait les articles L. 822-2 et L. 822-3 de ce code relatifs à la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français. Par conséquent, il y a lieu pour le tribunal, statuant comme juge de plein contentieux sur les conclusions de la société requérante dirigées contre cette contribution forfaitaire, de relever d'office que ces dispositions ont été abrogées par la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, d'annuler les décisions des 13 octobre 2022, 26 janvier 2023 et 18 avril 2023 en tant qu'elles ont mis successivement à la charge de la société requérante une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement à hauteur de 52 256 euros, puis de 32 660 euros et enfin de 39 192 euros et de prononcer la décharge de ce sommes.
Sur les conclusions relatives aux titres de perception émis les 21 et 28 octobre 2022 et tendant à la décharge de l'obligation de payer les sommes qui en résultent :
14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la société requérante est fondée à demander l'annulation des titres de perception émis à son encontre les 21 et 28 octobre 2022, qui se trouvent dépourvus de base légale, ainsi que la décharge des sommes mises à sa charge au titre des contributions spéciale et forfaitaire.
Sur les frais d'instance :
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII, la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions de mise en œuvre des contributions spéciales et forfaitaires représentatives de frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration les 13 octobre 2022, 26 janvier 2023 et 18 avril 2023 à l'encontre de la société Les viviers du Cap, sont annulées.
Article 2 : Les titres de perception des 21 et 28 octobre 2022 sont annulés.
Article 3 : La société Les viviers du Cap est déchargée des sommes correspondantes.
Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à la société Les viviers du Cap la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Les viviers du Cap et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie en sera adressée, pour information, à la direction départementale des finances publiques de l'Essonne.
Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025 à laquelle siégeaient :
- Mme Rouland-Boyer, présidente,
- Mme Pillais, première conseillère,
- Mme Absolon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2025.
La rapporteure,
Signé
C. ABSOLON
La présidente,
Signé
H. ROULAND-BOYER
Le greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis
Nos 2300814, 2301113 et 230215
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026