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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300988

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300988

vendredi 12 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300988
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantABDOU-SALEYE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I°/ Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 avril et 2 mai 2023 sous le n° 2300988, M. H E, représenté par Me Abdou-Saleye, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que les informations mentionnées à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 lui ont été communiquées ni que l'accord des autorités allemandes a été obtenu préalablement à l'édiction de l'arrêté en litige ;

- il méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît l'article 32 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît l'article 16.1 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 27 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

II°/ Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 avril et 2 mai 2023 sous le n° 2300989, Mme C G, représentée par Me Abdou-Saleye, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soulève des moyens identiques à ceux développés dans l'instance susvisée n° 2300988, précédemment analysés.

Par un mémoire enregistré le 27 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

III°/ Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 avril et 2 mai 2023 sous le n° 2300990, Mme B G, représentée par Me Abdou-Saleye, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soulève des moyens identiques à ceux développés dans les instances susvisées nos 2300988 et 2300989, précédemment analysés, en y ajoutant un moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 27 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

IV°/ Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 avril et 2 mai 2023 sous le n° 2300991, M. A E, représenté par Me Abdou-Saleye, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soulève des moyens identiques à ceux développés dans les instances susvisées nos 2300988 et 2300989, précédemment analysés.

Par un mémoire enregistré le 27 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu :

- les attestations de dépôt de demande d'aide juridictionnelle présentées par M. H E, Mme C G et Mme J G en date du 12 avril 2023 et l'attestation de dépôt de demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A E en date du 17 avril 2023,

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale des droits de l'enfant,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les mesures prises par l'autorité préfectorale en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 mai 2023 :

- le rapport de Mme D ;

- les observations de Me Abdou-Saleye pour M. H E, Mme C G, Mme J G et M. A E présents, assistés par Mme F, interprète en langue russe, qui conclut aux mêmes fins que les requêtes et renonce à ses moyens de légalité externe.

- et les observations de Mme C G, assistée par Mme F.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré produite pour M. A E a été enregistrée le 5 mai 2023 dans l'instance n° 2300991.

Considérant ce qui suit :

1. M. H E, Mme C G et leurs deux enfants majeurs, I B G et M. A E, de nationalité kazakh, ont sollicité leur admission au séjour au titre du droit d'asile, les 26 et 30 janvier 2022, auprès des services de la préfecture du Calvados. Lors de l'instruction de ces demandes, la consultation du fichier Visabio a révélé que les visas dont disposaient les intéressés leur avaient été délivrés par l'Allemagne en décembre 2022 et expiraient le 22 janvier 2023. Saisies d'une demande de reprise en charge de M. H E, Mme C G, Mme J G et M. A E le 24 mars 2023, les autorités allemandes y ont fait droit par un accord exprès intervenu le 29 mars suivant. Par quatre arrêtés du 4 avril 2023 notifiés le jour même, dont les requérants demandent l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime a ordonné leur transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de leur demande d'asile.

2. Les requêtes de M. H E, Mme C G, Mme J G et M. A E, enregistrées sous les nos 2300988, 2300989, 2300990, et 2300991, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. H E, Mme C G, Mme B G et M. A E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Enfin, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

5. D'une part, les requérants font valoir, à l'appui de leur mémoire complémentaire ainsi que des observations formulées à l'audience, que M. A E souffre d'un handicap mental qui le rend dépendant des membres de sa famille. Ils ne produisent toutefois aucun document médical permettant d'établir que l'état de santé de M. A E empêcherait son transfert vers l'Allemagne ou qu'il ne pourrait pas être pris en charge de façon appropriée dans ce pays. La seule circonstance que l'intéressé a fait l'objet d'un examen de santé auprès de la permanence d'accès aux soins de santé et d'un examen médical auprès de l'OFII n'est pas de nature à entacher d'erreur manifeste d'appréciation la décision refusant de faire usage de la faculté dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement précité.

6. D'autre part, si Mme J G soutient que ses trois enfants mineurs sont scolarisés à Bayeux depuis le mois de mars 2023 et qu'ils y ont noué des liens, leur présence en France est très récente et rien ne fait obstacle à ce qu'ils poursuivent leur scolarité en Allemagne. En outre, l'arrêté attaqué n'a ni pour objet, ni pour effet de séparer l'intéressée de ses enfants mineurs, dont la situation est indissociable de celle de leur mère. Enfin, les décisions en litige n'ont pas davantage pour effet de séparer la cellule familiale dès lors que les requérants font tous l'objet d'un arrêté de transfert vers l'Allemagne, de sorte que leur vie familiale pourra se poursuivre dans ce pays. Dans ces conditions, les arrêtés du 4 avril 2023 n'ont pas porté à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts pour lesquels ils ont été pris. Il résulte de ce qui précède que les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés. Il en va de même du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation du préfet à ne pas avoir mis en œuvre la procédure dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 32 du règlement du 26 juin 2013 : " Aux seules fins de l'administration de soins ou de traitements médicaux, notamment aux personnes handicapées, aux personnes âgées, aux femmes enceintes, aux mineurs et aux personnes ayant été victimes d'actes de torture, de viol ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, l'État membre procédant au transfert transmet à l'État membre responsable des informations relatives aux besoins particuliers de la personne à transférer, dans la mesure où l'autorité compétente conformément au droit national dispose de ces informations, lesquelles peuvent dans certains cas porter sur l'état de santé physique ou mentale de cette personne. Ces informations sont transmises dans un certificat de santé commun accompagné des documents nécessaires. L'État membre responsable s'assure de la prise en compte adéquate de ces besoins particuliers, notamment lorsque des soins médicaux essentiels sont requis () ". Les requérants soutiennent que le préfet de la Seine-Maritime n'a pas informé les autorités allemandes de l'état de santé de M. A E. Cette circonstance, qui concerne seulement l'exécution de la décision contestée prise à son encontre, est toutefois sans incidence sur sa légalité. Ce moyen ne peut dès lors qu'être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 16 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Lorsque, du fait d'une grossesse, d'un enfant nouveau-né, d'une maladie grave, d'un handicap grave ou de la vieillesse, le demandeur est dépendant de l'assistance de son enfant, de ses frères ou sœurs, ou de son père ou de sa mère résidant légalement dans un des États membres, ou lorsque son enfant, son frère ou sa sœur, ou son père ou sa mère, qui réside légalement dans un État membre est dépendant de l'assistance du demandeur, les États membres laissent généralement ensemble ou rapprochent le demandeur et cet enfant, ce frère ou cette sœur, ou ce père ou cette mère, à condition que les liens familiaux aient existé dans le pays d'origine, que l'enfant, le frère ou la sœur, ou le père ou la mère ou le demandeur soit capable de prendre soin de la personne à charge et que les personnes concernées en aient exprimé le souhait par écrit. () ". Pour se prévaloir de ces dispositions pour la détermination de l'Etat responsable du traitement de la demande d'asile d'un ressortissant étranger, il faut que celui-ci puisse justifier de la présence en France d'un membre de famille y résidant légalement ainsi que de l'existence d'un lien de dépendance avec ce membre de famille.

9. Si M. A E soutient être dépendant des membres de sa famille et en particulier de sa mère, aucun d'eux ne résident légalement en France. Le moyen doit, par suite, être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. H E, Mme C G, Mme J G et M. A E ne sont pas fondés à demander l'annulation des quatre arrêtés du 4 avril 2023 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a ordonné leur transfert aux autorités allemandes. Par voie de conséquence, leurs conclusions présentées à fin d'injonction, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. H E, Mme C G, Mme B G et M. A E sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. H E, à Mme C G, à Mme B G, à M. A E, à Me Abdou-Saleye et au préfet de la Seine-Maritime.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mai 2023.

La magistrate désignée,

Signé

C. DLe greffier,

Signé

J. MARTIN La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme

La greffière,

A. Lapersonne

Nos 2300988-2300989-2300990-2300991

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