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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301242

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301242

jeudi 13 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301242
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire en production de pièces et un mémoire, enregistrés les 17 mai, 14 et 15 juin 2023, Mme A B, représentée par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2023 par lequel le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de réexaminer sa situation et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la signataire de la décision attaquée ne justifie pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- la décision portant refus de séjour est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle indique que Mme B se serait engagée à regagner son pays d'origine afin de solliciter un visa de séjour ;

- elle souhaite travailler comme assistante de service social ; son projet professionnel répond aux besoins de main-d'œuvre dans le département de l'Orne ; dès lors, la décision portant refus de séjour méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; cette mesure d'éloignement intervient alors qu'elle n'a pas encore obtenu son diplôme de BTS ;

- un délai de départ supplémentaire aurait dû lui être accordé afin de lui permettre d'obtenir son diplôme ;

- la décision fixant l'Arménie et la Russie comme pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2023, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par la requérante n'est fondé.

Mme B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 16 mai 2023.

Par une ordonnance du 23 mai 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 juin 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cheylan ;

- les observations de Me Cavelier, représentant Mme B.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante russe née le 24 août 2001 à Erevan (Arménie), est entrée irrégulièrement sur le territoire français avec ses parents le 24 juillet 2017. Elle a déposé une demande d'asile, qui a été rejetée le 1er octobre 2020 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et le 22 mars 2021 par la Cour nationale du droit d'asile. Mme B a obtenu une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'au 8 juillet 2022 afin de terminer sa première année de BTS Services et prestations des secteurs sanitaire et social à Alençon. Elle a sollicité le 5 juillet 2022 la régularisation de son séjour au titre de la vie privée et familiale sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 17 avril 2023, dont la requérante demande l'annulation, le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme B ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu, en application des dispositions précitées, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Par un arrêté n° 1122-2022-10062 du 7 novembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Orne du même jour, le préfet de l'Orne a donné délégation à Mme Marie Cornet, secrétaire générale de la préfecture de l'Orne et sous-préfète, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département de l'Orne, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués à l'encontre de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

6. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de ces dispositions, par un étranger dont la présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

7. La requérante se prévaut de sa présence en France depuis plus de cinq ans. Toutefois, la seule durée de présence en France ne constitue pas un motif exceptionnel au séjour. Les autres éléments dont fait état Mme B, à savoir le sérieux de ses études et son projet professionnel, ne peuvent pas être regardées comme des circonstances humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées. Mme B, qui doit prochainement passer les épreuves finales du BTS Services et prestations des secteurs sanitaire et social et qui s'est inscrite pour le concours d'assistante de service social à la Croix-Rouge française, ne justifie d'aucune expérience professionnelle significative dans le domaine de l'action sociale. Dès lors, le préfet de l'Orne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en estimant que Mme B ne justifiait pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels permettant la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En second lieu, la requérante fait valoir qu'elle a obtenu en 2021 son baccalauréat professionnel spécialité Services de proximité et vie locale et qu'elle va prochainement passer les épreuves finales de son diplôme de BTS Services et prestations des secteurs sanitaire et social à Alençon. Elle produit une attestation du proviseur du lycée Leclerc d'Alençon qui indique que Mme B est une étudiante assidue, très consciencieuse et qui est sur la voie de la réussite. Les appréciations de ses professeurs mentionnent une élève très sérieuse et méritante. Une attestation du 28 juin 2022 fait état de ce que la cheffe de service et l'intervenante sociale à Coallia étaient très satisfaites du stage de six semaines réalisé par Mme B au sein de la plateforme d'accueil des déplacés ukrainiens. La requérante, qui est venue en France à l'âge de 15 ans avec ses parents et son frère, est titulaire d'un passeport russe. Compte tenu de ces éléments et dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet, en rejetant la demande de titre de séjour, a commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences du refus de séjour sur la situation personnelle de Mme B.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 17 avril 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions du même jour par lesquelles le préfet de l'Orne a obligé Mme B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. L'exécution du présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de l'Orne de procéder au réexamen de la situation de Mme B et de lui remettre, en attendant qu'il soit statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de la situation de la requérante dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision et de lui remettre une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours suivant la notification de la présente décision.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 que Mme B est provisoirement admise à l'aide juridictionnelle. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme de 1 000 euros à Me Cavelier en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée directement à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de l'Orne du 17 avril 2023 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Orne de réexaminer la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision et de lui remettre, en attendant qu'il soit statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente décision.

Article 4 : L'Etat versera, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 1 000 euros à Me Cavelier, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée directement à Mme B.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Cavelier et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 22 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2023.

Le président-rapporteur,

Signé

F. CHEYLAN

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

A. LAPERSONNE

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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