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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301255

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301255

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301255
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationURGENCE- Etrangers

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mai 2023, complétée le 19 mai 2023, et un mémoire enregistré le 20 mai 2023, M. B A, représenté par Me Mokhefi, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2023 par lequel le préfet de la Manche lui fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire pendant un an et a procédé à un signalement dans le système d'information Schengen ;

3°) d'annuler la décision du 17 mai 2023 par laquelle le préfet de la Manche l'a assigné à résidence dans le territoire de la commune de Cherbourg-en-Cotentin pendant la durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Manche de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour dans le délai de deux mois et sous astreinte de 150 euros par jour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. A soutient que :

- l'assignation à résidence lui ayant été notifiée le 17 mai 2023 quinze minutes avant la notification de l'obligation de quitter le territoire, ces décisions sont entachées de nullité ;

- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire, fixation du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire pendant un an et signalement dans le système d'information Schengen est entaché d'incompétence ;

- sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

. elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

. elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

. elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- sur la décision portant interdiction de retour :

. elle est entachée d'une absence de motivation ;

. elle n'a pas donné lieu à une information du signalement aux fins de non-admission dans l'espace Schengen conformément à l'article 42 du règlement (CE) n° 1987/2006 du 20 décembre 2006 et des articles 10 et 11 de la directive 95/46/CE

. elle doit être annulée à raison de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire et de la décision refusant d'accorder un délai de départ ;

. elle méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sur la décision portant assignation à résidence :

. elle est entachée d'un défaut de motivation ;

. elle est entachée d'erreur de fait ;

. elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 22 mai 2023, le préfet de la Manche verse trois pièces au dossier sans produire d'écritures en défense.

M. C a été désigné comme interprète par ordonnance du 19 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 22 mai 2023 à 14 h 30 en présence de Mme d'Olif, greffière d'audience :

- le rapport du magistrat désigné,

- les observations de Me Mokhefi, représentant M. A,

- et les observations de M. A, traduites par M. C, interprète.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A qui est né le 2 juillet 1998 à Gharbeya en Egypte, pays dont il possède la nationalité, est entré sur le territoire français en 2019 et s'y est maintenu de manière irrégulière. Il a été interpellé par la police aux frontières le 16 mai 2023 à 19 h, dans le cadre d'un contrôle d'identité, à Cherbourg-en-Cotentin. Par deux arrêtés pris le lendemain, le préfet de la Manche, d'une part, a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination, avec interdiction de retour pendant un an et, d'autre part, a prononcé une mesure d'assignation à résidence dans la commune de Cherbourg-en-Cotentin pendant la durée de quarante-cinq jours renouvelable trois fois. Par sa requête visée ci-dessus, M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". En application de ces dispositions, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. M. A soutient, à titre liminaire, que la mesure d'assignation à résidence lui a été notifiée le 17 mai 2023 à 16h45, quinze minutes avant la notification de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire, et que ces décisions sont par suite entachées de nullité. Toutefois, l'assertion selon laquelle " il s'agit là d'un vice de forme qui devra être relevé d'office " n'est fondée sur aucun principe ni sur aucune règle, et elle ne peut qu'être écartée.

4. Par ailleurs, s'il a été soutenu au cours de l'audience que le contrôle d'identité du 16 mai 2023 et la retenue consécutive ont eu lieu dans des conditions irrégulières, ces considérations restent sans incidence sur la légalité des décisions administratives contestées par le requérant devant le tribunal administratif.

5. Par l'arrêté n° 21-10 du 3 mai 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture et consultable sur le site internet de celle-ci, le préfet de la Manche a donné délégation au secrétaire général de la préfecture à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les obligations de quitter le territoire français ni les assignations à résidence. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des deux arrêtés du 17 mai 2023, qui d'ailleurs visent eux-mêmes la délégation de signature du 3 mai 2023, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, l'arrêté du 17 mai 2023 faisant obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai mentionne que l'intéressé ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il s'y est maintenu sans demander de titre de séjour, que s'il déclare vouloir demander l'asile cette intention est dilatoire, qu'il est célibataire et sans enfant, que ses liens personnels et familiaux ne sont pas intenses et qu'il exerce une activité professionnelle de manière irrégulière. L'arrêté, par ailleurs, vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet de la Manche a entendu faire application et il cite précisément le 2° de l'article L. 611-1 de ce code. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire serait insuffisamment motivée.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 8 de la même convention : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. D'une part, les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme ne peuvent être utilement invoquées à l'appui de conclusions dirigées contre une décision portant obligation de quitter le territoire français qui, en elle-même, ne constitue ni une peine, ni un traitement inhumain ou dégradant.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré illégalement en France, qu'il s'y est maintenu sans demander de titre de séjour, qu'il est célibataire et sans enfant, qu'il exerce une activité professionnelle de manière irrégulière et qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France particulièrement anciens, stables et intenses. En outre, si M. A déclare vouloir solliciter l'asile ou déposer une demande de titre de séjour, cette simple intention qui n'a pas été concrétisée alors qu'il se trouve sur le territoire français depuis 2019 doit être regardée comme dilatoire. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Manche, en lui faisant obligation de quitter le territoire, aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons, l'appréciation portés par le préfet sur les circonstances de l'espèce n'est pas entachée d'erreur manifeste.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour pendant un an :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour serait illégale par voie de conséquence d'une illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

11. En deuxième lieu, la décision portant interdiction de retour en France pendant un an rappelle de manière précise les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et se fonde sur les circonstances propres au cas d'espèce. Par suite, cette décision est suffisamment motivée.

12. Eu égard aux conditions irrégulières de l'entrée et du maintien de M. A en France pendant quatre ans, à l'absence d'une vie matrimoniale et d'une insertion sociale et professionnelle caractérisée, ou d'une circonstance exceptionnelle au sens des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision portant interdiction de retour pendant deux an ne peut être regardée comme méconnaissant ces dispositions. Pour les mêmes motifs que ceux exposé ci-dessus au point 10, le préfet de la Manche n'a pas, en fixant la durée de la mesure d'interdiction de retour, porté une appréciation erronée sur l'ensemble des circonstances de l'espèce, ni porté une atteinte manifestement disproportionnée au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

13. En troisième lieu, lorsqu'elle prend à l'égard d'un étranger une décision d'interdiction de retour sur le territoire français, l'autorité administrative se borne à informer l'intéressé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet de conclusions en annulation. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que le signalement aux fins de non-admission est entaché d'une irrégularité qui doit entraîner l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sur laquelle ce signalement est fondé.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

14. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

15. La décision du 17 mai 2023 portant assignation à résidence de M. A sur le territoire de Cherbourg-en-Cotentin mentionne que celui-ci ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que son éloignement demeure une perspective raisonnable, qu'il justifie d'une adresse à Caen mais que le préfet du Calvados n'a pas souhaité l'assigner à résidence, et qu'une présentation aux fins de pointage dans l'attente d'un éloignement apparaît nécessaire et proportionnée. Cette décision assigne à l'intéressé de résider à Cherbourg-en-Cotentin dans le département de la Manche pendant la durée de quarante-cinq jours, renouvelable, et lui impose de se présenter chaque lundi, mercredi et vendredi à 10h00 à la direction interdépartementale de la police aux frontières de Cherbourg-en-Cotentin.

16. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé ne s'est trouvé dans cette ville qu'à titre provisoire et qu'il réside en réalité à Caen, soit à une distance de 120 km du lieu d'assignation à résidence. Dès lors, M. A est fondé à soutenir qu'en l'absence d'un motif impérieux, l'assignation à résidence, en tant qu'elle lui impose de résider à Cherbourg-en-Cotentin et de se présenter sur place à la police aux frontières trois fois par semaine, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle.

17. Il résulte de ce qui est dit aux points 15 et 16 que la mesure d'assignation à résidence doit être annulée.

Sur les frais d'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à Me Mokhefi sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er :L'aide juridictionnelle est accordée à M. A à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 17 mai 2023 par laquelle le préfet de la Manche a assigné M. A à résidence dans le territoire de la commune de Cherbourg-en-Cotentin est annulée.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 800 euros à Me Mokhefi sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Manche.

Copie pour information sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Caen, le 8 juin 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

X. MONDÉSERT

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Lapersonne

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