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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301291

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301291

vendredi 17 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301291
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°/ Sous le numéro 2301291, par une requête enregistrée le 22 mai 2023, M. A D C, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision implicite de rejet opposée par le préfet de l'Orne à sa demande de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer un titre de séjour d'un an ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision en litige est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des conséquences d'un refus de séjour sur sa vie privée et familiale au sens de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de l'existence de motifs exceptionnels ou humanitaires au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire enregistré le 4 août 2023, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

II°/ Sous le numéro 2302295, par une requête et un mémoire, enregistrés les 30 août et 5 octobre 2023, M. A D C, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 août 2023 par lequel le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer un titre de séjour d'un an ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus d'un titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des conséquences d'un refus de séjour sur sa vie privée et familiale au sens de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de l'existence de motifs exceptionnels ou humanitaires au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision fixant le pays d'éloignement :

- elle méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires enregistrés les 12 septembre et 6 octobre 2023, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu :

- les avis de dépôt de demande d'aide juridictionnelle ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- et les observations de Me Wahab, substituant Me Cavelier, avocat de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, de nationalité haïtienne, est irrégulièrement entré en France le 28 juillet 2019. Le 11 octobre 2022, il a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale, sur le fondement des articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 novembre 2022, le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours. M. C a introduit un recours contre cette décision devant le présent tribunal. En cours d'instance, par un courrier du 3 janvier 2023, le préfet de l'Orne a confirmé la réception, le 13 octobre 2022, de la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par l'intéressé et l'a informé que l'absence de réponse dans un délai de quatre mois équivaudrait à un refus implicite susceptible de recours. Puis, par un arrêté du 23 janvier 2023, le préfet de l'Orne a abrogé son arrêté du 22 novembre 2022. Le 13 février 2023 est née une décision implicite de rejet du silence gardé par le préfet de l'Orne sur sa demande. Par un courrier du 23 mars 2023, M. C a demandé au préfet de l'Orne les motifs de cette décision. En l'absence de réponse, il a saisi le tribunal d'un recours contre la décision implicite de rejet opposée à sa demande d'admission exceptionnelle au séjour. En cours d'instance, par un arrêté du 3 août 2023, dont M. C demande également l'annulation, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2301291 et 2302295 présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite, présentées en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. En conséquence, les conclusions aux fins d'annulation de cette décision implicite doivent être regardées comme dirigées contre la seconde décision et les moyens dirigées contre la première décision doivent être écartés inopérants.

5. En l'espèce, l'arrêté du 3 août 2023 s'est substitué à la décision implicite de rejet intervenue le 13 février 2023. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision du 13 février 2023 ne peut qu'être écarté comme inopérant.

6. En deuxième lieu, par un arrêté n° 1122-2023-10009 du 11 mai 2023, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs départemental, le préfet de l'Orne a donné délégation à Mme Marie Cornet, secrétaire générale de la préfecture de l'Orne et sous-préfète, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Orne, à l'exception de certains actes dont ne fait pas partie la décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ".

8. M. C soutient qu'il a quitté son pays à l'âge de seize ans, accompagné de sa sœur, en raison de la situation sécuritaire, sanitaire et sociale dégradée en Haïti, pour se rendre en France chez sa tante, qui l'a depuis pris en charge et bénéficie à ce titre d'une délégation partielle de l'autorité parentale. Il suit des études en France, fait du bénévolat et indique que la situation en Haïti ne lui permet pas d'y retourner. Toutefois, l'intéressé, qui est irrégulièrement entré en France en juillet 2019, justifiait d'une présence sur le territoire de seulement quatre années à la date de la décision en litige. Les seules circonstances selon lesquelles il suit des études en France, bénéficie de soutiens et fait du bénévolat ne suffisent pas à établir un ancrage suffisamment solide et ancien de l'intéressé sur le territoire français. En outre, il ne justifie pas, par les pièces qu'il produit, entretenir des liens intenses avec sa tante et son oncle, alors que, si sa sœur l'a accompagné en France, ses parents et son frère vivent en Haïti et il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale ne pourrait se reconstituer dans son pays d'origine, dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de seize ans. Compte tenu ce qui précède, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige lui refusant la délivrance d'un titre de séjour serait entachée d'une erreur d'appréciation du caractère proportionné aux buts en vue desquels elle a été prise de l'atteinte portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1() ".

10. M. C soutient qu'il ne pourra pas poursuivre ses études ni vivre paisiblement en Haïti. Il produit des rapports d'ONG et des articles de presse relatant la situation d'insécurité qui y règne. Toutefois, il n'établit pas, par la production de ces éléments, encourir un risque réel et personnel pour sa vie en cas de retour en Haïti, où vit l'essentiel de sa famille. En outre, la seule circonstance selon laquelle il ne pourra pas poursuivre les études qu'il a entreprises en France ne constitue pas un motif exceptionnel d'admission au séjour alors qu'il ressort de la décision en litige que le préfet lui a proposé en avril 2022 une autorisation provisoire de séjour en vue de lui permettre de passer son baccalauréat, sous la condition qu'il retourne en juillet 2022 dans son pays d'origine afin de solliciter un visa étudiant, ce qu'il a refusé. Il résulte de ce qui précède que le requérant ne justifie pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de l'existence de motifs exceptionnels ou humanitaires au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour ".

12. Si la loi prévoit que cette décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour dans les cas où la mesure d'éloignement fait suite à un refus de délivrance, cette exception à l'obligation de motivation ne peut trouver à s'appliquer que si la mesure d'éloignement assortit une décision relative au séjour elle-même explicite et motivée. En l'espèce, la décision portant refus de titre de séjour, qui comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'obligation de quitter le territoire français attaquée doit être écarté.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 8, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays d'éloignement :

14. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

15. Comme indiqué aux points 8 et 10, M. C, qui n'a pas présenté de demande d'asile, n'établit pas qu'il encourrait personnellement des risques pour sa vie en cas de retour en Haïti. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéficie de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les requêtes de M. C sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D C, à Me Cavelier et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Délibéré après l'audience du 26 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHANDLe greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

Nos 2301291 et 2302295

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