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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301431

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301431

lundi 26 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301431
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantLAUNOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire enregistrés les 7, 17 et 21 juin 2023, M. A B, représenté par Me Launois, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités autrichiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation de demande d'asile ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux semaines à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des frais de l'instance.

M. B soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il revient au préfet d'établir qu'il lui a notifié dès le début de la procédure les informations prévues par les articles 4 et 20 du règlement UE n° 604-2013 du 26 juin 2013, par écrit et dans une langue qu'il comprend ;

- il revient au préfet d'établir qu'il a bénéficié d'un entretien individuel dans les conditions prévues à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et que celui-ci a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ;

- il revient au préfet d'établir qu'il a saisi les autorités autrichiennes d'une demande de reprise en charge et que celles-ci ont fait droit à cette demande conformément aux articles 21 et 26 du règlement UE n° 604-2013 du 26 juin 2013 ;

- le fait qu'il est hébergé en France par sa sœur et son beau-frère constitue une situation particulière qui devait conduire le préfet à faire usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17.1 du règlement Dublin III ;

- l'arrêté en litige est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 19 juin 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé.

M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 2 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les mesures prises par l'autorité préfectorale en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juin 2023 :

- le rapport de Mme C ;

- et les observations de Me Launois, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens, ainsi que les observations de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a sollicité son admission au séjour au titre du droit d'asile le 1er mars 2023 auprès des services de la préfecture du Calvados. La consultation du fichier Eurodac a révélé qu'il avait été identifié en tant que demandeur d'asile par les autorités autrichiennes le 25 juillet 2022. Les autorités de cet Etat ont été saisies par les autorités françaises d'une demande de reprise en charge de M. B le 26 avril 2023. Un accord implicite est intervenu le 11 mai 2023 sur le fondement de l'article 25.2 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Par un arrêté du 15 mai 2023, notifié le 1er juin suivant, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime a prononcé le transfert de l'intéressé aux autorités autrichiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

4. En l'espèce, l'arrêté en litige, qui vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique que l'Autriche doit être regardée comme responsable de la demande d'asile de M. B, dès lors que des résultats positifs ont été obtenus à la suite des contrôles effectués sur la borne Eurodac, que les autorités autrichiennes ont donné leur accord implicite à la demande de transfert, que l'Autriche ne présente aucune défaillance systémique et que la situation de l'intéressé ne relève pas de la clause discrétionnaire de l'article 17 du règlement n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait. Pour les mêmes raisons, la décision attaquée a été prise au terme d'un examen complet et particulier de la situation personnelle de M. B.

5. En deuxième lieu, il résulte de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application des dispositions du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de le remettre aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits et les modalités d'application du règlement, par écrit et dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Cette information doit comporter l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de ce même article 4 et constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu remettre le 1er mars 2023 le guide du demandeur d'asile et les deux brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", toutes les deux rédigées en langue turque qu'il comprend. La remise de ces deux documents, qui constituent la brochure commune prévue par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, permet aux demandeurs d'asile de bénéficier d'une information complète sur l'application de ce règlement. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est intervenue en méconnaissance des droits qu'il tire de ces dispositions.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. () ".

8. Il ressort des mentions figurant sur le compte rendu signé par M. B qu'il a bénéficié le 1er mars 2023, soit avant l'intervention de la décision contestée, de l'entretien individuel prévu par l'article 5 précité du règlement n° 604/2013 en présence d'un interprète en langue turque qu'il comprend et dont il a signé le résumé. Il ne ressort pas de ce compte-rendu que l'agent ayant conduit cet entretien ne serait pas qualifié pour ce faire, ni que les garanties de confidentialité n'auraient pas été respectées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

9. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités autrichiennes ont été saisies par les autorités françaises d'une demande de reprise en charge de M. B le 26 avril 2023 et qu'un accord implicite est intervenu le 11 mai 2023 en application de l'article 25.2 du règlement (UE) n° 604/2013 compte tenu de la demande d'asile présentée en Autriche par l'intéressé le 25 juillet 2022. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de reprise en charge doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. ()". La faculté laissée aux autorités françaises, par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

11. M. B, majeur, célibataire et sans enfant à charge, se prévaut de la présence en France de sa sœur, titulaire d'une carte de séjour, et de son beau-frère, qui l'hébergent. Il produit deux attestations de sa sœur, aux termes desquelles celle-ci indique l'héberger et assurer la prise en charge de ses dépenses, ainsi que les actes de naissance des intéressés et le livret de famille. Si M. B établit, par les pièces versées au dossier, les liens de parenté allégués, sa sœur et son beau-frère ne peuvent être regardés comme membres de sa famille au sens des dispositions du g) de l'article 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. En outre, et en l'absence de circonstance particulière justifiant le rapprochement de M. B, la présence en France de sa sœur et de son beau-frère ne constitue pas à elle-seule une circonstance justifiant la mise en œuvre de la procédure dérogatoire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Enfin, M. B n'apporte aucun élément de nature à justifier d'une vie privée et familiale stable en France où il est arrivé récemment ni de l'impossibilité d'être transféré en Autriche où il n'établit pas, ni même n'allègue, qu'il serait exposé à des risques personnels constitutifs d'une atteinte au droit d'asile. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 précité du règlement n° 604/2103 du 26 juin 2013 et en édictant une décision portant transfert vers Autriche pour l'examen de sa demande d'asile, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu ces dispositions et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

12. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

13. Ainsi que cela vient d'être indiqué, M. B n'apporte aucun élément de nature à justifier d'une vie privée et familiale stable en France où il est arrivé récemment. La seule circonstance qu'il échangeait des messages régulièrement avec sa sœur avant son arrivée sur le territoire et qu'il a continué de le faire par la suite n'est pas à elle-seule de nature à établir la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert vers l'Autriche. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées à fin d'injonction, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Launois et au préfet de la Seine-Maritime.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2023.

La magistrate désignée,

Signé

C. C

Le greffier,

Signé

J. MARTIN La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme

La greffière,

A. Lapersonne

No 2301431

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