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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301687

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301687

lundi 17 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301687
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 juin et 12 juillet 2023, M. D B, représenté par Me Lopes, demande au juge des référés :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 26 mai 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer se prononce pour un retrait de ses autorisations de faire courir et d'entraîner des chevaux ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 6 juin 2023 par laquelle la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français a procédé au retrait de ses autorisations de faire courir et d'entraîner des chevaux ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat et de la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- les décisions attaquées le privent de sa seule source de revenus ;

- elles auront des conséquences graves sur son entreprise et ses dix-huit collaborateurs salariés ;

- les revenus provenant de cette activité lui permettaient également de rembourser les emprunts à hauteur de 70 000 euros par an ;

- le fait d'avoir cédé ses parts, si elle permet à la société de faire courir à nouveau les chevaux, ne s'oppose pas à la caractérisation de l'urgence ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :

- un des signataires de la décision du 6 juin 2023 a été élu en qualité de président de l'association Société d'encouragement à l'élevage du cheval français, alors que les commissaires doivent être choisis parmi les membres non élus du collège des entraîneurs et des jockeys ;

- le signataire de la décision du 26 mai 2023 ne justifie pas d'une délégation de signature ;

- le retrait des autorisations constitue une mesure de police administrative ; les décisions attaquées sont intervenues à la suite d'accusations de violence sur personne qui font l'objet d'une enquête en cours ; il se prévaut de légitime défense face au comportement violent de la présumée victime ; le retrait définitif des autorisations, qui méconnaît le principe de présomption d'innocence, n'est pas proportionné ni adapté à l'objectif poursuivi ;

- les moyens formulés à l'encontre de la décision du 6 juin 2023 sont opérants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2023, la Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français, anciennement dénommée Société d'encouragement à l'élevage du cheval français, représentée par Me Beau, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge du requérant en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le requérant a apporté en 2018 à la SARL Financière D B les parts qu'ils détenaient dans la SARL Ecurie Les Tilleuls ; la SARL Financière D B a pu elle-même se voir délivrer une autorisation de faire courir en qualité de porteur de parts ; cette dernière société est également devenue associée de la SARL Ecurie Watch Buy Win qui a obtenu une autorisation de faire courir en qualité de propriétaire titulaire de couleurs ;

- la décision en litige a eu pour effet la perte par la SARL Financière D B de son autorisation de faire courir en qualité de porteur de parts, la perte par la SARL Ecurie Les Tilleuls de son autorisation de faire courir des chevaux sous ses couleurs et la perte par la SARL Ecurie Watch Buy Win de son agrément en qualité de propriétaire titulaire de couleurs ;

- le requérant a été remplacé par son frère dans les fonctions de gérant de la SARL Ecurie Watch Buy Win ; les parts sociales détenues dans cette société par la SARL Financière D B ont été cédées au frère du requérant ;

- la Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français étant en situation de compétence liée lorsqu'une demande de retrait d'autorisation lui est adressée par le ministère de l'intérieur, les moyens formulés à l'encontre de la décision des commissaires de la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français (SECF) sont inopérants ;

- M. D A a régulièrement été désigné commissaire de la SECF dans le respect des dispositions statutaires ;

- le moyen tiré du caractère disproportionné du retrait des autorisations ne vise en réalité que la décision du ministère de l'intérieur.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juillet 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les décisions de retrait en litige constituent des mesures de police administrative dans le domaine des courses, destinées à préserver l'ordre public ;

- la requête en référé suspension a été introduite plus d'un mois après la décision attaquée ; le requérant ne fait état d'aucune circonstance sérieuse justifiant ce manque d'empressement à saisir le juge des référés ; les pièces produites ne permettent pas de connaître la réalité de l'impact de la décision attaquée sur sa situation financière ; l'activité de son entreprise la SARL Les Tilleuls a été transférée à son frère qui dispose d'autorisations en tant qu'entraîneur ; le comportement violent du requérant dans le cadre de ses activités d'entraîneur permet de caractériser un risque de trouble à l'ordre public dans le milieu des courses hippiques ; dès lors, l'urgence n'est pas établie ;

- les commissaires de la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français (SECF) sont en situation de compétence liée pour prendre les décisions de retrait lorsque le ministère de l'intérieur émet un avis défavorable ; dès lors, le moyen tiré de l'incompétence des signataires de la décision prise par les commissaires de la SECF est inopérant ; la signataire de la décision du 26 mai 2023 disposait d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- le requérant, qui ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés, a commis dans la nuit du 16 au 17 février 2023 des faits de violence d'une particulière gravité sur une de ses employées qui travaille en tant que jockey dans son écurie et avec qui il entretenait des relations intimes ; ainsi, le requérant ne remplissait plus les conditions de moralité requises pour exercer son activité dans le domaine des courses hippiques ; une suspension des autorisations, qui ne peut excéder six mois, n'aurait pas été suffisante pour prévenir des troubles à l'ordre public ; les autorisations d'entraîner sont délivrées pour l'année en cours ; dès lors, la mesure de retrait était la seule mesure adaptée susceptible de faire cesser les troubles à l'ordre public ;

- le moyen tiré de la violation de la présomption d'innocence à l'encontre d'une mesure de police administrative est inopérant.

Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 23 juin 2023 sous le n° 2301670 par laquelle M. D B demande l'annulation de la décision du 26 mai 2023 du ministre de l'intérieur et des outre-mer se prononçant pour un retrait de ses autorisations de faire courir et d'entraîner des chevaux et l'annulation de la décision du 6 juin 2023 de la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français portant retrait de ses autorisations de faire courir et d'entraîner des chevaux.

Vu le code de justice administrative.

Le juge des référés a informé les parties à l'audience publique du 13 juillet 2023 que la demande de huis-clos présentée par le conseil du requérant était acceptée sur le fondement de l'article L. 731-1 du code de justice administrative.

Au cours de l'audience publique, qui s'est poursuivie hors la présence du public, M. C, en présence de Mme Bénis, greffière d'audience, a lu son rapport et entendu les observations :

- de Me Kerglonou, substituant Me Lopes, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- de Me Beau, représentant la Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense. Elle précise que l'autorisation d'entraîner, qui est personnelle à l'entraîneur, est accordée pour une année ; des chevaux ont été transférés de la SARL Les Tilleuls vers la SARL Ecurie Watch Buy Win ; en dépit de la cession des parts sociales de la SARL Les Tilleuls et à la différence de la SARL Ecurie Watch Buy Win, aucune démarche n'a été entreprise pour l'octroi à la SARL Les Tilleuls d'une nouvelle autorisation de faire courir.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

2. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

3. Le requérant, pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution des décisions en litige, expose que le retrait des autorisations d'entraîner et de faire courir des chevaux le prive de sa seule source de revenus et aura des conséquences graves et irréversibles sur son entreprise, la SARL Ecurie Les Tilleuls, qui compte dix-huit collaborateurs salariés. Toutefois, l'attestation de l'expert-comptable qu'il produit, qui se borne à indiquer que le retrait des agréments de M. D B " impacte directement et de façon très significative " la pérennité et la viabilité de la SARL Les Tilleuls, est peu circonstanciée et omet de préciser les liens capitalistiques unissant cette société à la SARL Financière D B. Cette dernière société, dont le requérant était gérant et associé, détenait des parts dans la SARL Ecurie Watch Buy Win, qui ont été cédées en juin 2023 au frère du requérant. Le ministre fait valoir, sans être contredit sur ce point, que le frère du requérant est titulaire d'autorisations en tant qu'entraîneur de chevaux. La Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français (SETF) a pris acte de ces cessions de parts et, par un courriel du 21 juin 2023, a indiqué à la SARL Ecurie Watch Buy Win qu'elle pourrait à nouveau bénéficier de son autorisation de faire courir des chevaux. La SETF a précisé à l'audience, sans que cela soit contesté, que des chevaux provenant de la SARL Ecurie Les Tilleuls avaient récemment été transférés à la SARL Ecurie Watch Buy Win. En outre, et à la différence des sociétés Financière D B et Ecurie Watch Buy Win, la société Ecurie Les Tilleuls n'a pas informé la SETF d'une réorganisation en vue d'obtenir une nouvelle autorisation de faire courir des chevaux. Par ailleurs, le requérant ne donne aucune précision concernant sa situation financière et patrimoniale personnelle qui permettrait de se prononcer sur les difficultés financières éventuelles résultant des décisions en litige. Compte tenu de ces éléments, la condition d'urgence, qui doit s'apprécier objectivement et globalement, ne peut pas être considérée comme remplie.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées, que les conclusions aux fins de suspension de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens.

5. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du requérant la somme demandée par la SETF sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la Société d'encouragement à l'élevage du trotteur français.

Fait à Caen, le 17 juillet 2023.

Le juge des référés,

Signé

F. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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