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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301766

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301766

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301766
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantLELOUEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2023, Mme A C, représentée par Me Lelouey, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 mai 2023 par lequel le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir, et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C soutient que :

- l'arrêté pris dans son ensemble est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un défaut d'examen complet de sa situation et d'une insuffisance de motivation ;

- la décision de refus de titre de séjour méconnaît les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qui en résultent sur sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de destination méconnaissent les articles 3 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qui en résultent sur sa situation personnelle et celle de ses enfants.

Par un mémoire enregistré le 21 juillet 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport D Silvani,

- et les observations de Me Lelouey, avocate de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante nigériane née en 1985, déclare être entrée irrégulièrement sur le territoire français en 2013. Le 19 août 2014, elle a sollicité un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français et a été mise en possession de récépissés régulièrement renouvelés jusqu'au 13 octobre 2020. Elle a ensuite obtenu une carte de séjour temporaire valable du 13 octobre 2020 au 12 octobre 2021 en cette même qualité. Par un jugement du tribunal judiciaire de Créteil en date du 16 mai 2019, la reconnaissance de paternité de son enfant, né le 24 mars 2014 à Caen, par son ancien conjoint qui était un ressortissant français a été annulée et mention en a été faite sur l'état-civil de l'enfant le 5 novembre 2020. Le 18 juin 2021, Mme C a demandé par télé-procédure un changement de statut en vue d'obtenir un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou subsidiairement " salarié ". Par un message daté du 10 décembre 2021, le bureau du séjour de la préfecture du Calvados a classé cette demande sans suite. Par un jugement du 28 décembre 2022, le présent tribunal a enjoint au préfet du Calvados de procéder à l'enregistrement de la demande D C dans un délai de huit jours et à son examen dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Par un arrêté du 26 mai 2023, le préfet du Calvados a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire D C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

3. En premier lieu, par un arrêté du 25 mai 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2023-05-025 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à la cheffe du bureau du séjour de la préfecture du Calvados, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du bureau du séjour, à l'exception de certains actes dont ne fait pas partie la décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte en litige doit, par suite, être écarté.

4. En second lieu, l'arrêté en litige mentionne les circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement. Contrairement à ce que soutient la requérante, il précise les éléments de fait propres à sa situation professionnelle et personnelle ainsi qu'à celle de ses deux enfants. Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner l'ensemble des éléments de fait relatifs à la situation D C, est suffisamment motivé. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressée doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. () ".

6. En présence d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-1, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifie d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là-même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si cette promesse d'embauche ou ce contrat de travail, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

7. En l'espèce, Mme C se prévaut de la durée de son séjour en France, de dix années à la date de la décision contestée, de la présence de ses enfants, qui y sont nés, et de son intégration sociale et professionnelle. Toutefois, d'une part, la durée de son séjour ne constitue pas, à elle-seule, un motif d'admission exceptionnelle au séjour. Si l'intéressée a bénéficié à compter de 2014 de récépissés régulièrement renouvelés jusqu'au 13 octobre 2020 puis a obtenu une carte de séjour temporaire valable du 13 octobre 2020 au 12 octobre 2021, la nationalité française de son premier enfant, qui constituait le fondement des récépissés et de la carte de séjour qui lui ont été ainsi délivrés, a été retirée à celui-ci en suite de l'annulation de la reconnaissance de paternité par un jugement du tribunal judiciaire de Créteil en date du 16 mai 2019. Par ailleurs, le fait que les jeunes enfants D Mme C, qui n'ont pas au demeurant la nationalité française, soient nés en France et y soient scolarisés ne caractérise pas des circonstances humanitaires ou des motifs exceptionnels justifiant la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale ". D'autre part, si l'intéressée justifie avoir suivi une formation professionnelle en 2016, avoir bénéficié d'un contrat à durée déterminée d'un mois en 2015, d'un contrat à durée indéterminée à compter du 12 mai 2017, puis à compter du 8 octobre 2018 jusqu'en 2021 et travailler désormais quelques heures par semaine chez des particuliers, ces seuls éléments ne sauraient suffire à eux-seuls, au regard des exigences requises s'agissant de l'expérience, des qualifications professionnelles et des spécificités de l'emploi, à caractériser une insertion professionnelle d'une qualité et d'une intensité particulière constitutive d'un motif exceptionnel d'admission au séjour pour la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ". Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences résultant de la décision en litige sur la situation de l'intéressée doivent être écartés.

8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ".

9. Pour les mêmes motifs que ceux précédemment énoncés, si Mme C se prévaut de la durée de son séjour en France, de sa participation à des associations, de la scolarisation de ses enfants et d'une activité professionnelle, ces éléments ne sauraient à eux-seuls suffire à établir l'intensité des liens noués par l'intéressée en France, alors que l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer sa vie privée et familiale. L'activité professionnelle exercée par Mme C, au demeurant discontinue, ne lui a pas permis de disposer de ressources personnelles suffisantes pour bénéficier d'un logement. En outre, Mme C indique ne plus avoir de relations avec le père de l'un de ses enfants et n'établit pas la réalité du soutien que lui apporterait le père de son second enfant ainsi que les liens qu'il entretiendrait avec celui-ci. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que ses jeunes enfants ne pourraient poursuivre leur scolarité au B et que la cellule familiale ne pourrait se reconstituer dans son pays d'origine dans lequel elle a vécu jusqu'à l'âge de vingt-huit ans et où vit encore sa sœur. Dans ces conditions, le refus de délivrance d'un titre de séjour n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, la décision en litige ne méconnaît ni l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est entachée d'aucune erreur manifeste d'appréciation des conséquences en résultant sur sa situation personnelle et celle de ses enfants.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. En l'espèce, Mme C fait valoir que la décision en litige porte atteinte à l'intérêt de ses deux enfants, nés en France, qui n'ont jamais quitté le territoire, et qu'elle conduirait à séparer l'une de ses deux filles de son père. Toutefois, ainsi que cela a été indiqué au point 9, ses deux enfants sont jeunes et rien ne fait obstacle à ce qu'ils poursuivent leur scolarité au B. Les liens qu'entretiendrait l'un de ses enfants avec son père ne sont pas établis et, en tout état de cause, il n'est pas justifié qu'ils ne pourraient se poursuivre en cas de retour dans son pays d'origine. Enfin, si la requérante se prévaut du risque d'excision qu'encourraient ses filles au B, elle n'établit pas, par la documentation générale qu'elle produit, que celles-ci y seraient personnellement exposées à ce risque ni qu'elle ne serait pas en mesure de s'y opposer, alors en outre qu'elle n'a présenté aucune demande d'asile à ce titre. Dans ces conditions, et dès lors que l'exécution de la décision en litige n'a pas pour effet de séparer la requérante de ses enfants, les moyens tirés de ce qu'elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, les décisions attaquées ne sont entachées d'aucune erreur manifeste d'appréciation des conséquences en résultant sur sa situation personnelle et celle de ses enfants.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 26 mai 2023 par lequel le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, avec obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les autres conclusions :

14. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéficie de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête D C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Lelouey et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHANDLa greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

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