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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301827

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301827

vendredi 15 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301827
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationAutres délais-Etrangers-1
Avocat requérantLAUNOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 juillet 2023, Mme B A, représentée par Me Launois, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 juin 2023 par lequel le préfet du Calvados l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour en France pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de procéder à un réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français jusqu'à la date de lecture de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à sa date de notification ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur l'ensemble des décisions de l'arrêté :

- l'auteur de l'arrêté est incompétent ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- il n'a pas été procédé à un examen particulier de sa situation.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et elle est disproportionnée ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision est illégale par voie de conséquence ;

- la décision méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- la décision est illégale par voie de conséquence ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- la demande d'aide juridictionnelle du 3 juillet 2023 ;

- la désignation et la prestation de serment de l'interprète ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- et les observations de Me Launois, représentant Mme A assistée de Mme F, interprète.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante albanaise, est entrée en France en juillet 2021 pour y demander l'asile. Le 28 février 2023, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande. Par l'arrêté contesté du 15 juin 2023, le préfet du Calvados l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour en France pour une durée d'un an.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme B A ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

4. En premier lieu, par un arrêté du préfet du Calvados du 1er juin 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs, M. E D, chef du bureau de l'asile et de l'éloignement, a reçu délégation à l'effet de signer, notamment, tous arrêtés et décisions prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté comme manifestement infondé.

5. En second lieu, Mme A soutient que les décisions attaquées méconnaissent les dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Toutefois, il ressort des dispositions des articles L. 613-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français. Par suite, le moyen est inopérant et doit être écarté. En tout état de cause, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement et interdisant à la requérante le retour en France pour une durée d'un an. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque donc en fait. Il ressort de plus de cet arrêté que l'autorité administrative a procédé à un examen particulier de la situation de la requérante au regard de chacune des décisions contestées.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

7. Si la requérante fait valoir les circonstances dans lesquelles elle a quitté l'Albanie, qu'elle vit en France depuis juillet 2021, que ses deux plus grands enfants sont scolarisés, que la plus jeune y est née en juillet 2022, qu'elle s'implique dans leur éducation et leur scolarité, et fait état de sa volonté de s'intégrer, ses allégations sur les violences et menaces de la part de son époux, dont elle est séparée, et des créanciers de ce dernier ne sont pas assorties des éléments suffisamment probants pour établir qu'une vie privée et familiale normale ne pourrait se dérouler qu'en France. En outre, l'intéressée conserve des attaches en Albanie où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente et un ans. Au regard des conditions de son séjour, et de ce que ses enfants pourront être scolarisés en Albanie, la décision l'obligeant à quitter le territoire français n'a pas porté à son droit à mener une vie privée et familiale normale une atteinte disproportionnée par rapport à ses motifs. Par suite, en prenant la décision attaquée, le préfet du Calvados n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Eu égard aux mêmes circonstances la décision n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". D'une part, la seule circonstance que la dernière des enfants de Mme A est née en France ne suffirait à établir que la décision litigieuse caractérise une atteinte à l'intérêt supérieur de cette enfant alors que celle-ci n'est pas encore scolarisée du fait de son jeune âge. D'autre part, la décision n'a ni pour objet ni pour effet d'isoler les enfants de leur mère et il n'est pas établi ni même allégué que les deux premiers enfants ne pourraient pas reprendre le cours de leur scolarité en Albanie, pays dont ils ont la nationalité. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français qui lui est opposée méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale du droit de l'enfant.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de retour :

9. En premier lieu, en l'absence d'illégalité relevée à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision dirigé contre la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement doit être écarté.

10. En second lieu, Mme A ne produit pas, s'agissant des craintes qu'elle invoque en cas de retour en Albanie, d'éléments nouveaux par rapport à ceux soumis à l'examen de l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides qui, au demeurant, a rejeté sa demande d'asile. Par suite, il y a lieu d'écarter les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, en l'absence d'illégalité relevée à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision dirigé contre la décision portant interdiction de retour doit être écarté.

12. En second lieu, aux termes de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d'une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi " et selon l'article 3 de cette même convention : " Nul "ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 2 et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont inopérants à l'encontre de la décision qui ne fixe pas le pays à destination duquel l'intéressée peut être reconduite. Par suite, ces moyens ne peuvent qu'être écartés.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

14. L'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ".

15. Il ressort des mentions portées sur le relevé TelemOfpra du 17 juillet 2023 concernant Mme A, que sa demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 20 juin 2023 par ordonnance mais que cette dernière ne lui avait pas été notifiée à cette date. Par suite, sa demande de suspension de l'exécution de la décision d'éloignement n'a pas perdu son objet. Toutefois ainsi qu'il a été dit au point 8, les éléments avancés par la requérante ne sont pas de nature à justifier la suspension, dans les conditions prévues à l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'exécution de la décision l'obligeant à quitter le territoire français jusqu'à ce que l'ordonnance de la Cour nationale du droit d'asile lui ait été notifiée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction sont donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Launois et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2023.

Le président,

Signé

H. CLa greffière,

Signé

C. BENIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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