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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2301888

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2301888

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2301888
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantREMEDEM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 juillet 2023 et le 13 novembre 2023, l'association " Twirling Club Ouistreham Riva Bella ", représentée par la SCP Blanc-Barbier-Vert-Remedem et associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 juin 2023 du préfet du Calvados portant fermeture temporaire d'un établissement dans lequel sont pratiquées des activités physiques ou sportives, pour une durée de six mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un vice de procédure en ce qu'il méconnaît le principe du contradictoire et les droits de la défense ;

- il est entaché d'erreur de droit ;

- il est entaché d'erreur de fait ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête de l'association requérante.

Il soutient que les moyens soulevés par l'association ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance de référé n°s 2301815, 2301816 et 2301890 du 27 juillet 2023 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du sport ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- les observations de M. B, trésorier de l'association dûment mandaté par la présidente de l'association.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. L'association " Twirling club Ouistreham Riva Bella ", déclarée le 6 janvier 1971 en préfecture du Calvados et anciennement dénommée " Twirling club Ouistreham côte de Nacre " jusqu'au 16 novembre 2022, est un établissement d'activités physiques et sportives ayant pour objet la pratique du twirling bâton. Elle est, selon les statuts modifiés du 30 septembre 2022, représentée par sa présidente Mme A D. Par un arrêté du 5 juin 2023 dont l'association requérante demande l'annulation, le préfet du Calvados a fermé temporairement cet établissement pour une durée de six mois.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ; 2° Infligent une sanction (). ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. L'arrêt attaqué vise les dispositions pertinentes du code du sport dont il fait application, notamment les articles L. 322-5 et R. 322-9 du code du sport, et précise les motifs de fait tenant à une pratique au sein de l'association requérante qui présente des risques graves et directs pour la santé et la sécurité physique des pratiquants, en détaillant six témoignages faisant état de pressions morales et physiques dont se sont plaintes plusieurs jeunes filles mineures et de comportements inadaptés, ainsi que de l'exercice illégal des fonctions d'éducateur sportif par Mme A D et M. C D. L'arrêté attaqué énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre l'association requérante en mesure d'en discuter utilement les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 322-2 du code du sport : " Les établissements où sont pratiquées une ou des activités physiques ou sportives doivent présenter pour chaque type d'activité et d'établissement des garanties d'hygiène et de sécurité définies par voie réglementaire ". L'article L. 322-5 du même code dispose : " L'autorité administrative peut s'opposer à l'ouverture ou prononcer la fermeture temporaire ou définitive d'un établissement qui ne présenterait pas les garanties prévues aux articles L. 322-1 et L. 322-2 (). L'autorité administrative peut également prononcer la fermeture temporaire ou définitive d'un établissement employant une personne qui enseigne, anime ou encadre une ou plusieurs activités physiques ou sportives mentionnées à l'article L. 212-1 sans posséder les qualifications requises. L'autorité administrative peut prononcer également la fermeture temporaire ou définitive d'un établissement lorsque son maintien en activité présenterait des risques pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants ou exposerait ceux-ci à l'utilisation de substances ou de procédés interdits par l'article L. 232-9 ". Aux termes de l'article R. 322-9 de ce code : " Le préfet peut adresser à l'exploitant de l'établissement les mises en demeure nécessaires et lui impartir un délai pour mettre fin : / 1° Aux manquements aux garanties d'hygiène et de sécurité ; / 2° Au défaut de souscription du contrat d'assurance mentionné à l'article L. 321-1 ; / 3° Aux risques particuliers que présente l'activité de l'établissement pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants ; / 4° Aux situations exposant les pratiquants à l'utilisation de substances ou de procédés interdits en application du livre II. / A l'issue du délai fixé, le préfet peut s'opposer à l'ouverture ou prononcer la fermeture temporaire ou définitive de l'établissement, par arrêté motivé, si l'exploitant n'a pas remédié aux situations qui ont fait l'objet des mises en demeure. / En cas d'urgence, l'opposition à ouverture ou la fermeture temporaire peut être prononcée sans mise en demeure préalable. ".

5. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". L'article L. 212-2 du même code prévoit : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles. ().

6. En l'espèce, il est constant que la décision contestée de fermeture administrative temporaire de six mois de l'association n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire et qu'elle a été prononcée sans mise demeure préalable, le préfet du Calvados ayant fondé la mesure de fermeture sur l'urgence. Le service départemental à la jeunesse, à l'engagement et aux sports a été informé par un courrier du 11 mai 2023 du maire de Ouistreham de faits graves relatifs au comportement inadapté des époux D depuis plusieurs mois envers les pratiquants, notamment mineurs, de l'association. D'une part, il ressort de l'arrêté et des pièces du dossier que les éléments relatifs au danger relevé pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants concernent le maintien en activité de M. et Mme D en tant qu'éducateurs sportifs agissant au sein de l'association, ainsi que les conditions de leur exercice professionnel, l'arrêté litigieux précisant qu'ils ne sont pas titulaires d'une carte professionnelle d'éducateur sportif. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que le préfet du Calvados a, au titre de son pouvoir de police des activités d'enseignement, prononcé le 5 juin 2023 à l'encontre de M. et Mme D, par deux arrêtés, une interdiction temporaire d'exercer les fonctions mentionnées à l'article L. 212-1 du code du sport en application de la procédure d'urgence prévue à l'article L. 212-13 de ce code. D'autre part, le préfet s'est fondé sur les témoignages par mail de familles transmis le 11 mai 2023 par l'adjoint au maire de Ouistreham en charge des sports, faisant état de dysfonctionnements au sein de l'association, outre le comportement des époux D dans leurs fonctions d'entraîneur. Il ressort d'un témoignage du 8 mai 2023, dans lequel l'auteur se présente comme un ancien trésorier, que le " club fonctionne comme une secte dont le gourou est M. D ", et mentionne des rapports conflictuels avec M. D l'ayant conduit à démissionner, ainsi que la rétrogradation de sa fille en septembre 2021 qui n'aurait pas été décidée selon des critères sportifs. L'auteur d'un autre témoignage du 8 mai 2023 mentionne, sans plus de précision, " des comportements inappropriés " et un club " malsain " ainsi que des " magouilles ". Un troisième témoignage du 8 mai 2023 et un témoignage du 22 mai 2023 font notamment état de facturations non justifiées aux familles. Un témoignage du 22 mai 2023, qui provient d'une boîte mail appartenant à un ancien trésorier de l'association, dénonce un " changement d'ambiance au club depuis que Mme D est présidente ", une " ambiance de secte " où " les statuts sont en permanence bafoués ". Ces témoignages, s'ils sont concordants, restent néanmoins imprécis et peu étayés en l'état. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que des éléments précis et vraisemblables autres que ces témoignages par mails transmis par le maire de Ouistreham auraient été portés à la date de l'arrêté litigieux à la connaissance du préfet du Calvados, motivant une mesure de fermeture en urgence de l'établissement. Il ressort enfin des statuts de l'association qu'elle est administrée par un comité directeur de dix membres, qui élit en son sein un bureau composé d'un président dont les fonctions sont occupées par Mme D, et qui est, selon l'article 4 du titre IV, chargée d'exécuter les décisions du comité directeur et du bureau. L'association indique, sans être contestée, qu'elle comptait sept autres éducateurs sportifs bénévoles autres que les époux D et non concernés par les témoignages transmis au préfet. Au regard des éléments produits par l'association requérante et compte tenu de l'édiction le 5 juin 2023 des deux arrêtés d'interdiction temporaire d'exercer les fonctions d'éducateur sportif à l'encontre de M. et Mme D, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet disposait d'éléments suffisamment précis et vraisemblables justifiant qu'il soit pris à l'encontre de l'association requérante une mesure de fermeture en urgence de l'établissement au regard de risques particuliers que présente l'activité de cet établissement pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants. Dans ces conditions, le préfet ne pouvait pas prendre l'arrêté attaqué sans la mise en demeure préalable prévue par les dispositions de l'article R. 322-9 du code du sport précitées et sans mettre en œuvre préalablement la procédure contradictoire prévue par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la décision de fermeture temporaire du 5 juin 2023 doit être annulée.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est dans la présente instance la partie perdante, une somme de 1 000 euros à verser à l'association Twirling Club Ouistreham Riva Bella sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 juin 2023 par lequel le préfet du Calvados a prononcé à l'encontre de l'association Twirling Club Ouistreham Riva Bella une fermeture temporaire pour une durée de six mois, est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à l'association Twirling Club Ouistreham Riva Bella la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'association Twirling Club Ouistreham Riva Bella et au préfet du Calvados.

Copie en sera adressée au ministre des sports, de la jeunesse et de la vie associative.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLANLa greffière,

Signé

C. BENIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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