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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302036

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302036

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302036
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBARA CARRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 juillet 2023 et le 7 septembre 2023, M. C B, représenté par Me Bara Carré, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 février 2023 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté du 14 février 2023 est signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par des mémoires en défense enregistrés les 23 et 28 août 2023 et le 13 novembre 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 juin 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Remigy ;

- et les observations de Me Bara Carré, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant guinéen, né le 1er mai 2000, est entré en France le 3 septembre 2015, à l'âge de quinze ans, muni d'un visa C délivré par les autorités allemandes, en qualité d'étudiant stagiaire. Le 7 septembre 2018, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 313-11 et L. 313-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Calvados a refusé de faire droit à sa demande par un arrêté du 14 mars 2019, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Caen du 12 juillet 2019 et une ordonnance de la cour administrative d'appel de Nantes du 31 mars 2020. Il a ensuite sollicité, le 11 mars 2021, son admission exceptionnelle au séjour, demande qui a été rejetée par arrêté du 14 avril suivant, obligeant par ailleurs M. B à quitter le territoire français sans délai, obligation dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal du 23 juillet 2021. Sa demande d'admission au séjour au titre du droit d'asile, déposée le 30 juillet 2021, a également été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, respectivement les 26 janvier 2022 et 13 mai 2022. M. B a alors demandé un titre de séjour pour raisons de santé sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 14 février 2023, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté du 19 janvier 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2023-012 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme A D, cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de ce bureau, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions relatives au séjour des étrangers en France et à leur éloignement. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que le préfet du Calvados a procédé à un examen particulier de la situation de M. B avant de refuser de lui délivrer un titre de séjour.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

5. Il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage de refuser la délivrance d'un titre de séjour à un étranger qui en fait la demande au titre des dispositions du 11° de l'article L. 313-11, de vérifier, au vu de l'avis émis par le médecin mentionné à l'article R. 313-22, que cette décision ne peut avoir de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait un défaut de prise en charge médicale dans le pays dont l'étranger est originaire. Lorsque le défaut de prise en charge risque d'avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la santé de l'intéressé, l'autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans son pays d'origine. Si de telles possibilités existent mais que l'étranger fait valoir qu'il ne peut en bénéficier, soit parce qu'elles ne sont pas accessibles à la généralité de la population, eu égard notamment aux coûts du traitement ou à l'absence de modes de prise en charge adaptés, soit parce qu'en dépit de leur accessibilité, des circonstances exceptionnelles tirées des particularités de sa situation personnelle l'empêcheraient d'y accéder effectivement, il appartient à cette même autorité, au vu de l'ensemble des informations dont elle dispose, d'apprécier si l'intéressé peut ou non bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine.

6. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

7. En l'espèce, pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B, le préfet s'est notamment fondé sur l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration selon lequel si l'état de santé du requérant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. M. B soutient qu'il est atteint d'une épilepsie généralisée idiopathique qui nécessite notamment un traitement médicamenteux par Dépakine et que si ce traitement est disponible en Guinée, il ne lui est pas accessible compte tenu de son coût, de l'absence de prise en charge de cette maladie par le système de santé guinéen mais également de l'insuffisance des établissements de santé spécialisés. Il ressort des pièces du dossier, notamment des trois certificats médicaux établis les 16 août 2021, 9 mars 2022 et 10 novembre 2022 par le médecin du service de neurologie du centre hospitalier universitaire de Caen en charge du suivi de M. B, que l'intéressé a été pris en charge en 2016 " dans le cadre d'une très probable épilepsie généralisée idiopathique " et placé sous traitement par Dépakine. Il ressort également des pièces du dossier que la molécule active de la Dépakine, le Valproate de sodium, est au nombre des traitements disponibles en Guinée. Pour justifier de ce que ce traitement ne lui serait pas accessible, le requérant produit un rapport de l'African and Middle East Epilepsy Journal, duquel il ressort que " Les médicaments antiépileptiques ne sont pas tous financièrement accessibles en Guinée-Conakry, les coûts annuels sont compris dans l'intervalle de ()100 à 150 USD pour le Valproate. () " et que " le coût global de la prise en charge, encore largement supérieur au SMIG " " contribue à rendre ce traitement difficilement accessible à la majorité des populations démunies ". Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant serait personnellement dans l'incapacité de poursuivre son traitement dans son pays d'origine, les certificats médicaux produits ne se prononçant pas sur l'impossibilité de poursuite de ce traitement en Guinée et ses allégations sur sa situation personnelle révélant des incohérences, en particulier s'agissant du décès de ses parents. Dans ces conditions, les éléments produits par M. B ne permettent pas d'infirmer l'avis rendu par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et ni de remettre en cause l'appréciation du préfet du Calvados sur la disponibilité du traitement dans le pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

9. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

11. M. B soutient qu'il est arrivé en France en 2015 alors qu'il était mineur et qu'il a été accueilli par une famille d'accueil chez qui il continue de résider malgré sa majorité. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, en particulier de l'attestation très succincte du 31 mars 2022, que le requérant aurait des liens d'une particulière intensité avec ce couple qui l'héberge, ni qu'il aurait tissé des liens amicaux en France, les deux autres attestations produites par M. B, qui émaneraient de proches, portant exclusivement sur sa pathologie. Dans ces conditions, la décision attaquée n'est pas de nature à porter une atteinte excessive au droit du requérant de mener une vie privée et familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En dernier lieu, si le requérant soutient que la décision attaquée est contraire aux dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'un retour dans son pays d'origine le condamnerait à une aggravation certaine de sa pathologie dont les conséquences sont irréversibles, il ne ressort pas des pièces du dossier, et ainsi qu'il a été dit au point 7, que M. B ne pourra pas poursuivre son traitement dans son pays d'origine. Ce moyen doit dès lors, et en tout état de cause, être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

13. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 février 2023 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Bara Carré et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Macaud, présidente,

- Mme Sénécal, première conseillère,

- Mme Remigy, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2023.

La rapporteure,

SIGNÉ

J. REMIGY La présidente,

SIGNÉ

A. MACAUD

La greffière,

SIGNÉ

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. BLOYET

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