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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302147

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302147

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302147
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCABINET NDIAYE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 août 2023 et le 5 février 2024, Mme B C épouse E, représentée par Me Ndiaye, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 10 novembre 2022 par laquelle le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, ensemble l'arrêté du 22 janvier 2024 par lequel le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer sa demande de titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Mme C soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée de vices de procédure, dès lors que la commission départementale du séjour n'a pas été préalablement saisie et que la requérante a été privée du droit d'être entendue ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en ce qu'elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en ce que qu'elle constitue une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 26 janvier et le 13 février 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête et demande à titre subsidiaire que les frais d'instance soient minorés.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 31 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 5 mars 2024.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Groch a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C épouse E, ressortissante nigériane née le 18 février 1972 au A, est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 6 juin 2011 avec un passeport d'emprunt selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 28 mars 2013 ainsi que sa demande de réexamen le 18 novembre 2014, décisions confirmées par la Cour nationale du droit d'asile le 27 mai 2014 et le 19 novembre 2015. Par une demande déposée le 10 juillet 2022, Mme C a sollicité la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale " sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui a été implicitement rejetée par une décision du 10 novembre 2022. Par un arrêté du 22 janvier 2024, le préfet du Calvados a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, la requérante demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision implicite de refus de séjour :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête, dirigées contre la décision implicite par laquelle le préfet du Calvados a rejeté la demande de délivrance de titre de séjour présentée par Mme C, doivent être regardées comme dirigées contre l'arrêté 22 janvier 2024 par lequel le préfet du Calvados a explicitement rejeté cette demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre l'arrêté préfectoral du 22 janvier 2024 :

En ce qui concerne le refus de délivrance du titre de séjour :

4. En premier lieu, et eu égard à ce qui a été exposé au point 3 du présent jugement, l'arrêté du 22 janvier 2024, qui cite les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet du Calvados a fait application, mentionne notamment, et de manière détaillée, les éléments relatifs à l'ancienneté du séjour de la requérante en France ainsi que ceux concernant sa situation familiale, professionnelle, sociale et administrative sur le territoire. Ainsi cette décision, qui n'avait pas à mentionner l'ensemble des éléments caractérisant la situation de la requérante, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement de manière suffisamment circonstanciée pour la mettre en mesure d'en discuter utilement les motifs. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; / 2° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer la carte de résident prévue aux articles L. 423-11, L. 423-12, L. 424-1, L. 424-3, L. 424-13, L. 424-21, L. 425-3, L. 426-1, L. 426-2, L. 426-3, L. 426-6, L. 426-7 ou L. 426-10 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; / 3° Lorsqu'elle envisage de retirer le titre de séjour dans le cas prévu à l'article L. 423-19 ; / 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ". Aux termes de l'article R. 432-14 du même code : " Devant la commission du titre de séjour, l'étranger fait valoir les motifs qu'il invoque à l'appui de sa demande d'octroi ou de renouvellement d'un titre de séjour. Un procès-verbal enregistrant ses explications est transmis au préfet avec l'avis motivé de la commission. L'avis de la commission est également communiqué à l'intéressé ".

6. Une irrégularité affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'elle a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'elle a privé les intéressés d'une garantie.

7. Il ressort des pièces du dossier, en particulier du procès-verbal de la commission du titre de séjour produit en défense, que celle-ci s'est réunie le 24 novembre 2023. Il ressort également du dossier que Mme C, accompagnée d'une amie, a été entendue par la commission du titre de séjour le 24 novembre 2023 et que ses observations ont été retranscrites dans le procès-verbal de séance. A l'issue de sa réunion, la commission s'est prononcée défavorablement à la délivrance d'un titre de séjour en raison d'un manque de preuve d'intégration dans la société française. Dans ces conditions, le moyen tiré de vices de procédure sera écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. Mme C fait valoir qu'elle vit en France depuis 2011, qu'elle a deux enfants de nationalité nigériane présents sur le territoire français et qui étaient scolarisés au moment de sa demande de titre de séjour au collège en classe de troisième pour Adam, né en 2006, et au lycée en classe de terminale pour D, né en 2003. Elle soutient prendre en charge seule les besoins de ses enfants, déclare ne pas pouvoir travailler faute de titre de séjour et produit une attestation du secours populaire français attestant de son bénévolat au sein de l'association depuis juin 2017 ainsi qu'une participation au dispositif école ouverte aux parents. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme C est entrée seule en France alors qu'elle était âgée de 39 ans, ses fils l'ayant rejointe en 2015 pour Adam et en 2017 pour D. Elle n'établit pas être dépourvue de toute attache familiale dans son pays d'origine, indiquant avoir encore trois de ses enfants au A. Par ailleurs, et même si elle allègue que son fils majeur D possède un titre de séjour et qu'il poursuit ses études en France, et qu'Adam est désormais en classe de terminale au lycée, la seule circonstance que ses deux enfants soient scolarisés en France ne suffit pas à donner un droit au séjour à la requérante. Il n'est pas établi ni même allégué que Mme C serait dans l'impossibilité de reconstituer la cellule familiale au A ni que son plus jeune fils ne pourrait y terminer ses études secondaires. En outre, si Mme C indique subvenir seule aux besoins de sa famille, il ressort des pièces du dossier qu'elle n'a jamais travaillé depuis son arrivée en France, qu'elle ne dispose d'aucun revenu et que ses conditions d'existence relèvent des dispositifs de soutien social et associatif. Enfin, par les pièces qu'elle produit, Mme C ne justifie pas d'une insertion particulière dans la société française, nonobstant l'ancienneté de son séjour permis par son maintien en situation irrégulière en dépit de deux obligations de quitter le territoire non exécutées. Ces différents éléments ne permettent pas d'établir que Mme C a établi le centre de ses intérêts privés et familiaux sur le territoire français. Dans ces conditions, en refusant de délivrer à Mme C un titre de séjour, le préfet n'a pas porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par la décision en litige. Dès lors, il n'a méconnu ni les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux qui viennent d'être exposés, le préfet du Calvados n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle de la requérante. Le moyen sera écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. Si la requérante soutient que l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ce moyen, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, doit être écarté. La décision n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9 du présent jugement, le préfet du Calvados a pris la décision en litige sans méconnaître les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sans commettre d'erreur d'appréciation de la situation personnelle de Mme C. Dès lors, le préfet du Calvados pouvait, en application des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme C tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 janvier 2024 du préfet du Calvados doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées à fin d'injonction et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse E, à Me Ndiaye et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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